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Paysage et photographie

 

Paysage et Photographie

Par Emmanuelle Foray {nomultithumb}

 


Remerciements
Introduction
Le paysage : une représentation culturellef
Des photographies pour enrichir notre paysage
La photographie de paysage : quel avenir?
Conclusion
Bibliographie


"Ce mémoire a été réalisé en 1996 lors de la troisième année du cursus d'études de l'Ecole Nationale Supérieure Louis Lumière. La présentation sous forme html n'a pas permis de conserver l'ensemble des éléments du mémoire (et en particulier les notes de bas de page et références citées), merci de nous en excuser"

 

REMERCIEMENTS

En préambule à ce mémoire, je souhaite adresser ici tous mes remerciements aux personnes qui m'ont apporté leur aide.

Je remercie bien évidemment Madame Françoise Denoyelle, qui avait la charge de la direction de ce mémoire, de son aide et du temps qu'elle a bien voulu me consacrer.

Mes remerciements vont aussi vers Madame Caroline Stéfulesco du Bureau du Paysage au Ministère de l'Environnement qui m'a donné de précieux conseils, quant à la réalisation de ce mémoire et du stage effectué.

Je remercie également la Direction de l'Environnement et du Paysage du Conseil Général de la Savoie, en la personne de Monsieur Imbert, qui a bien voulu m'accueillir pour ce stage et m'en a facilité le déroulement.

Enfin, j'exprime ma gratitude à toutes les personnes rencontrées lors des recherches effectuées, qui m'ont toujours reçu avec gentillesse et compétence.

INTRODUCTION

La femme : "Oh, quel beau paysage!"

Le mari : " Tu as raison; fais donc une photo."

Nous pouvons actuellement entendre ce dialogue à la radio dans le cadre d'une publicité pour...une station-essence!

Pour la petite histoire, la femme qui s'extasie ainsi devant le paysage a oublié l'appareil photographique en question; ce qui amuse fortement les enfants et n'étonne plus le mari. Mais, par chance, il existe une station-essence qui offre un appareil photographique jetable pour un plein de 30 litres et la modique somme de 18 francs.

Une publicité, quelle qu'elle soit, n'est jamais conçue au hasard : elle s'adresse à un public ciblé, dont elle connaît les goûts; ce qui lui permet d'insister sur les qualités des services offerts susceptibles d'y répondre. Ainsi, le choix du paysage comme sujet d'une éventuelle photographie n'est pas innocent.... D'après une enquête réalisée par Le Monde en 1991, les photographies de paysage viennent au deuxième rang après les photographies de famille dans la production photographique amateur française. De plus, le paysage est mieux à même d'évoquer le voyage, la route et donc l'utilisation d'un véhicule nécessitant l'approvisionnement en essence, que les portraits de famille. Le public ciblé est donc ici une famille type; un couple marié et leurs enfants : autant dire que nombre de personnes sont concernées.

Pour toucher ce large public, il faut une valeur appropriée, un vecteur commun à tous, et c'est le paysage qui remplit ce rôle. Cependant ce n'est pas n'importe quel paysage, mais un "beau paysage"; susceptible d'être photographié. Du beau paysage à la photographie, il n'y a qu'un pas, celui qu'effectue le mari quand il répond immédiatement, presque par réflexe : "fais donc une photo".

On peut alors se demander quelle est la nature du paysage et en particulier du "beau" paysage, quels en sont les fondements et les qualités à l'heure où cette publicité est diffusée, et franchir nous aussi ce petit pas en montrant comment et pourquoi il s'exprime au travers de la photographie.

Il paraît aussi intéressant de constater que si la production photographique amateur est importante, on ne peut pas en dire autant dans un cadre professionnel. Si, en France, on demande à un échantillon de personnes de citer un nom de photographe travaillant sur le paysage, les réponses ont toutes chances d'être très diverses ou inexistantes. La même question posée au public américain amènerait sans nul doute une proportion importante de réponses mentionnant Ansel Adams.

Nous verrons comment depuis quelques années cette situation tend à évoluer, comment s'est dessiné un mouvement de réflexion sur le paysage; mouvement faisant appel aux photographes. Cela nous permettra aussi de déterminer quels peuvent être les apports de la photographie à la notion de paysage tout comme l'intérêt qu'elle peut y trouver.

Enfin, nous étudierons les raisons et les conditions d'un possible développement, à l'avenir, de la photographie de paysage...

LE PAYSAGE : UNE REPRESENTATION CULTURELLE

 

Photographie participant au concours "Mon paysage, nos paysages"

 

"Oui docteur, j'ai mal aux yeux."

Ainsi s'écrit un habitant d'un petit village de la Drôme, constatant l'implantation d'un pylône électrique aux abords des ruines d'un château, en campagne.

Une petite phrase et une photographie lui suffisent pour exprimer sa douleur devant l'altération de son paysage, et pour la faire partager. Il n'est pas le seul et, ainsi qu'il l'écrit, nombreux sont ceux qui ont mal aux yeux...

Cette douleur aux yeux, le photographe et la photographie ne peuvent qu'y être sensibles. D'abord, parce que le photographe s'intéressant aux paysages est attentif aux harmonies ou ruptures qui composent ce paysage, ensuite parce que l'auteur de ces mots a choisi d'utiliser la photographie pour transmettre, expliquer sa douleur. Peut-être qu'un photographe aurait réalisé cette vue différemment, en usant par exemple d'un cadrage vertical, adapté aux lignes du pylône et de la tour, pour diriger mieux encore l'attention sur la juxtaposition de ce pylône et des ruines d'un monument de l'histoire de la région. Mais là n'est pas l'essentiel. L'essentiel est que cet homme se sert -à sa façon- de la photographie pour exprimer son indignation, indignation et tristesse partagées comme nous le verrons par nombre de personnes devant un paysage français soumis à de profondes et rapides mutations depuis déjà quelques années.

Au lendemain des trente glorieuses, on s'inquiète du paysage... Celui-ci a été le théâtre de nombreuses modifications du fait du développement économique important de cette période.

On assiste alors au développement des réseaux d'énergie sur tout le territoire avec l'implantation de pylônes métalliques (comme celui incriminé ci-dessus) supportant parfois des lignes haute-tension qui envahissent le territoire et gênent la vue. L'heure est aussi à la communication et aux transports de plus en plus rapides. Les routes nationales laissent place aux autoroutes et aux voies rapides; infrastructures de grande envergure qui sillonnent le pays. Le réseau de voies ferrées s'agrandit afin de permettre la mise en service des Trains à Grande Vitesse (T.G.V.) qui permettent de relier les différentes villes en un temps minimal. La croissance industrielle rapide provoque l'apparition d'usines et de complexes divers (bureaux des entreprises) en marge des villes et parfois en pleine campagne : les zones industrielles font leur apparition contrastant par l'étendue, la répartition des bâtiments (regroupés en blocs) et par leur architecture avec l'organisation des villes et des villages, comme avec celle de la campagne.

Ces transformations des territoires provoquent au début des années 70 une vague d'inquiétude, voire de contestation. On parle de protection ou de valorisation des paysages. L'écologie s'empare aussi de cette notion ; nous verrons par la suite que cela lui sera reproché...

Dans ce contexte de "crise du paysage", de nombreuses réflexions, pluridisciplinaires, se développent pour tenter de définir une notion desservie par une utilisation galvaudée et polysémique du terme : reprenons ces quelques exemples donnés par Françoise Chenet-Faugeras; Paysage Audiovisuel Français (PAF), paysage sonore, paysage politique...etc. Si le paysage était, jusque vers 1974, le domaine des géographes, il devient rapidement le lieu de rencontre de nombreuses disciplines. Philosophes, esthéticiens, acteurs de l'aménagement du territoire, ethnologues tentent de définir le paysage, d'apporter aussi des solutions pour gérer au mieux la protection, la conservation mais aussi l'aménagement des sites...

"Oui Docteur, j'ai mal aux yeux." : ce docteur qu'on interpelle ainsi, c'est le Ministère de l'Environnement. Image et texte sont en effet extraits des réponses reçues par celui-ci lorsqu'en 1992 est organisé, sous l'impulsion de Ségolène Royal, un concours sur le thème "Mon paysage, Nos paysages."

Le Ministère de l'Environnement, ce "docteur" dont le rôle est de guérir ou à défaut de prévenir la douleur, est ici le garant de cette politique du paysage. Les lois sur le paysage existent, mais l'objet sur lequel elles s'appliquent reste peu défini. Citons le texte de loi de 1930 qui décrit ainsi la notion de paysage méritant d'être protégé : "une partie de nature qui présente un caractère esthétique par la disparité de ses lignes, de ses formes et de ses couleurs". Ces lois semblent alors difficiles à appliquer. Ainsi, François Guéry dans l'avertissement donné en ouverture du colloque Mort du paysage? en 1981 déclare : "il apparaissait que les fonctionnaires des différents services, centraux et régionaux, chargés de protéger, mais aussi de transformer les sites en évitant la pire altération, pourraient trouver un profit direct à cette collaboration, amenés qu'ils sont à prendre quotidiennement des décisions de caractère esthétique, sans pouvoir toujours s'appuyer sur des critères stables et de valeur reconnue."

Ce colloque a représenté l'une des premières tentatives pour réunir différentes disciplines concernées par le paysage, il sera suivi d'autres initiatives; l'ensemble donnant lieu à de nombreuses publications. Donnons à titre d'exemple l'anthologie réalisée sous la direction d'Alain Roger, parue en 1995 sous le titre : La théorie du paysage en France : 1974-1994, titre qui indique bien l'intérêt porté aux paysages durant ces vingt dernières années.

Si la douleur exprimée par nombre de personnes devant le paysage concerne le photographe, les recherches effectuées pour la compréhension du paysage, de ses évolutions, des raisons de notre attachement à celui-ci, et des valeurs esthétiques avec lesquelles on le juge, ne peuvent que l'intéresser, d'autant plus que la définition du paysage qui s'est dessinée au cours de ces réflexions renvoie directement à l'idée de représentation et donc à l'image...

Le paysage : une représentation culturelle.

"S'il est en effet une chose qu'aura mise en lumière la vague d'études et de réflexions sur le paysage de ces quinze dernières années, c'est que ce que nous entendons par là -simultanément une perception, une pratique et une conception du paysage- est typé culturellement et daté historiquement."

Augustin Berque redéfinit ici ce terme trop courant de "paysage". Il résume les grandes lignes de cette théorie du paysage. Tout d'abord, le paysage est à la fois" une perception, une pratique et une conception". Ainsi, le paysage se situe dans l'interrelation de trois composants :

- un lieu; le territoire; objet de la perception,

- l'image que l'on se fait de ce lieu par l'intermédiaire de la perception visuelle de l'espace; et le paysage n'existe qu'au travers de cette perception.

- des schèmes culturels qui régissent cette représentation, soit une certaine "conception" du paysage.

Si les auteurs nuancent la définition du paysage, tous mettent en avant la nature du paysage : une représentation. Un site se transforme en un paysage par l'intermédiaire d'une perception visuelle (essentiellement mais pas seulement, il n'est que de penser à ces odeurs qui recréent pour nous un paysage : garrigue..).

Ainsi, le glissement de sens qui permet aux écologistes de s'intéresser au paysage est-il dénoncé : le paysage ne peut être analysé de façon scientifique, par une science de l'écologie (pas plus d'ailleurs que par la géographie) puisqu'il est une représentation culturelle. Seul le territoire est susceptible d'être analysé scientifiquement (analyse de la qualité de l'eau par exemple). L'intérêt de telles démarches (géographiques, écologiques, naturalistes) n'est pas mis en cause, mais n'a pas pour objet le paysage même si par la suite, ces actions sur le territoire peuvent influencer, par la modification de l'objet, la perception du paysage. Citons Alain Roger et Bernard Lassus, qui tous deux s'opposent vivement à une "écologie du paysage" : "On se gardera ici de toute polémique quant à la prétention de l'écologie à s'ériger en science de l'environnement. Je conviens volontiers qu'une telle prétention est justifiée, que l'écologie est une science à part entière, et c'est précisément pour cette raison que je lui dénie le droit de s'ériger en science du paysage, sous le nom de landscape ecology, ou tout ce qu'on voudra. Et je camperai sur mes positions aussi longtemps qu'on ne m'aura pas démontré qu'une science du beau est possible, que ce dernier est quantifiable, et qu'il existe une unité de mesure esthétique, ou quelqu'autre étalon, analogue au décibel des nuisances phoniques. Cela ne veut pas dire qu'une étude géographique ou écologique du lieu -ce que j'ai appelé le pays, par opposition au paysage- est superflue, bien au contraire. La connaissance des géosystèmes, comme celle des écosystèmes, est indispensable, mais elle ne nous fait pas avancer d'un pas dans la détermination des valeurs paysagères, qui sont essentiellement culturelles." Reprenons enfin l'exemple donné par Bernard Lassus pour illustrer la même idée : "On peut très facilement imaginer qu'un lieu pollué fasse un beau paysage et qu'à l'inverse un lieu non pollué ne soit pas nécessairement beau.". Si nous citons si longuement Alain Roger, c'est parce qu'il met avec force l'accent sur cette distinction entre le territoire ," le pays", que l'on peut appréhender avec des outils scientifiques, et le paysage dont l'appréciation est visuelle et donc lié à des valeurs esthétiques, culturelles voire sociales qui sont par nature différentes suivant les individus. Citons le titre donné à la deuxième partie de l'ouvrage Paysage au pluriel : Pour une ethnologie du paysage : "Le paysage des uns n'est pas celui des autres."

Il suffit de jeter un coup d'oeil sur la presse non spécialisée - les sujets traitant du paysage étant classés alternativement sous les mentions écologie, environnement, nature, vie moderne, patrimoine, sites, aménagement du territoire...etc.; pluralité des titres qui montre bien l'ambiguïté du terme - pour se convaincre que l'amalgame existe réellement et que cela nuit à une compréhension de ce qu'est le paysage.

Redéfinir le paysage et insister sur sa qualité de représentation pose la question des valeurs esthétiques avec lesquelles on l'apprécie et nous permet alors de juger de l'importance des représentations picturales ou photographiques, soit du rôle joué par notre culture du paysage. En ces temps modernes, la photographie (plus que la peinture qui s'est dirigée vers d'autres sphères; non-figuratif, art conceptuel...) parait alors concernée en priorité. Elle peut interroger notre relation au monde...Cette idée n'est pas neuve et par le passé déjà la photographie a participé à la formation de cette culture du paysage.

Formation d'une culture du paysage.

La première photographie fut un paysage; celui que Niepce enregistra depuis sa fenêtre au Gras en 1826. Les photographies de paysage qui se développent depuis cette date héritent d'une esthétique mise en place par la peinture.

En effet, le paysage est une invention picturale venue de Flandres qui remonte à la fin du XVème siècle; invention picturale dans le sens où le terme n'apparaît que pour qualifier les premières peintures occidentales de paysage, ce qui souligne sa nature de représentation.

Rétrospectivement, on peut dire que des paysages sont peints avant cette date dans certains tableaux et en particulier dans celui de Conrad Witz réalisé en 1444 : La pêche miraculeuse. Le tableau représente la scène biblique des Apôtres reconnaissant Jésus au bord de l'eau. Paysage car le tableau manifeste d'une recherche d'un certain réalisme (utilisant les acquis de la perspective pour cela) qui rompt avec la tradition picturale où les éléments du territoire étaient représentés de manière symbolique : signes d'herbes, d'arbres, plutôt qu'imitation des herbes ou des arbres. Paysage encore car le site représenté est pour la première fois un site réel en l'occurrence le lac Léman et les montagnes qui l'entourent. D'après Ernst Gömbrich, "c'est peut-être la première représentation exacte, le premier "portrait" d'un site."

L'apparition du paysage en tant que point de vue associé à un choix de cadrage, de découpage de l'espace se concrétise encore mieux dans les tableaux représentant une scène en intérieur et où une fenêtre s'ouvre, dans le mur du fond, sur le monde extérieur. Notons d'ailleurs qu'au travers de ces fenêtres, le paysage peint est très souvent la campagne, faiblement vallonnée avec quelques demeures ici et là : un sage pays empreint de calme et de douceur.

Ainsi, quand Niepce photographie, depuis sa propre fenêtre, le paysage; de nombreux tableaux ont déjà consacré le genre et l'esthétique qui s'est développée au travers de ces peintures s'appuie notamment sur la précision, le rendu presque topographique (photographique?) des territoires, précision poussée à l'extrême par exemple dans la peinture hollandaise du XVIIème siècle. De grands tableaux reconstituent des faits d'armes dans un paysage détaillé. Elie Faure écrit, à propos des peintres flamands précédants Breughel et de la naissance d'une certaine sensibilité aux éléments naturels : "Mais au fond aucun d'eux, pas même Jean Van Eyck, aucun n'osait s'avouer à lui-même que les cavaliers, les soldats et les prophètes n'étaient guère pour eux qu'un prétexte, que les arbres et les ciels les sollicitaient davantage." Breughel sera l'un des premiers à décrire aussi minutieusement les éléments du paysage que les personnages, montrant par là que c'est un sujet digne d'intérêt.

Le paysage peint inclut aussi les notions de perspective linéaire, reconstruite depuis un point de vue déterminé et redécouverte à la Renaissance. A cet effet, les peintres, comme par exemple Vermeer, s'aident de la fameuse "camera obscura", ancêtre de la photographie...

Par cette précision des détails et l'utilisation de la perspective, on conférait à ces paysages l'illusion de la réalité. Et Daguerre, qui était peintre-paysagiste et futur photographe, perpétue cette tradition, quand, en 1822, il présente en ouverture de son Diorama une vue des Alpes saisissante de réalité. L'exemple est donné par Jean-François Chevrier dans un texte auquel on s'est d'ailleurs référé pour ce rapide historique sur la formation de la culture du paysage et auquel on pourra se reporter pour approfondir le sujet.

A cette recherche de réalisme, s'est ajouté au XVIIIème siècle un goût certain pour le pittoresque et le romantique, c'est-à-dire pour des paysages capables d'éveiller des sentiments. Les peintures de paysages s'intéressent à des thèmes romantiques; représentant par exemple, comme l'a déjà fait au XVIIème siècle Claude Lorrain très prisé au XVIIIème, des ruines témoignant de l'histoire, et donc propre à provoquer chez le spectateur un sentiment de respect face à l'histoire de ces monuments. Ernst Gömbrich raconte à propos de Claude Lorrain que "[...]pour plus d'un siècle, c'est à travers ses chef-d'oeuvre que les voyageurs regardaient les paysages vrais. Si un paysage leur rappelait Lorrain, il était donc beau et valait qu'on s'y arrêtât. De riches anglais allèrent plus loin et voulurent modeler sur les visions de Claude Lorrain le site où ils vivaient, le parc qui entourait leur demeure." Ce goût du pittoresque et du romantique se traduit aussi par des vues de sites naturels grandioses, vue saisissante des gouffres ou infinis des montagnes par exemple, qui créaient alors des sentiments de crainte respectueuse, ou de l'homme "grain de sable dans l'univers". De plus, les tableaux s'enrichissent d'effets picturaux ce qui fait dire à Oscar Wilde, non sans ironie comme à son habitude, à propos des brouillards londoniens après qu'ils furent peints par Turner : "Où l'homme fin saisit un effet, le nigaud contracte un rhume".

Si nous avons insisté sur cette esthétique du paysage issue de la peinture et fondée sur la recherche du réalisme et le goût du pittoresque, c'est pour deux raisons. Tout d'abord, nous l'avons dit, parce qu'elle va se prolonger au travers de la photographie à ses débuts. Le fait que beaucoup de photographes de l'époque étaient à l'origine des peintres - à l'instar de Daguerre - a probablement favorisé cette transmission de valeurs esthétiques de la peinture vers la photographie mais c'est aussi dû à la remarquable capacité de la photographie à reproduire avec une très grande précision les scènes photographiées, faisant d'elle un outil idéal pour accéder au réalisme recherché. D'autre part, cette esthétique du paysage est encore très présente - comme nous le verrons - dans notre appréciation actuelle du paysage.

Mais, pour l'heure, revenons aux débuts de la photographie de paysage. Charles Nègre note, en 1854, à propos d'une campagne photographique personnelle entreprise dans le Midi de la France (et faisant suite à la Mission Héliographique de 1851): " Dans la reproduction des monuments anciens et du Moyen-Age que j'offre au public, j'ai tâché de joindre l'aspect pittoresque à l'étude sérieuse des détails si recherchés par les archéologues et par les artistes architectes, sculpteurs et peintres.[...] Peintre moi-même, j'ai travaillé pour les peintres en suivant mes goûts personnels. Partout où j'ai pu me dispenser de faire de la précision architecturale, j'ai fait du pittoresque; je sacrifiais alors, s'il le fallait, quelques détails en faveur d'un effet imposant propre à donner au monument son vrai caractère et à lui conserver le charme poétique qui l'entoure."

Ce goût pour la précision topographique et le charme poétique du paysage va d'ailleurs s'enrichir de composantes théologiques, qui vont conduire les peintres et les photographes à considérer tout morceau de nature comme une oeuvre d'art, parce qu'oeuvre de la création divine. C'est aux Etats-Unis en particulier que naît cette nouvelle sensibilité au travers de missions sur les grands sites géologiques du pays telles que les "Géological Explorations of the Forfieth Parallel" vers 1860-1870. Des photographes comme O'Sullivan ou Watkins vont traduire dans leurs photographies un sentiment de dévotion face aux grandeurs de la création tout en répondant à une certaine conception nationaliste.

En France, en 1851 on procède à un inventaire du territoire avec la Mission Héliographique sur les monuments et sites remarquables, mais les centres d'intérêt vont rapidement s'étendre au travers d'une nouvelle sensibilité romantique et théologique, un retour à la nature dominant le XIXème siècle, des sites pittoresques à l'ensemble des éléments naturels.

Ainsi les peintres de Barbizon explorent pouce par pouce le territoire de Fontainebleau (ils seront d'ailleurs à l'origine de la création, à cet endroit, de la première réserve naturelle) au grand dam de Baudelaire regrettant ce " culte niais de la nature" qui les conduit à prendre "une simple étude pour une composition". Les photographes, à l'instar de Gustave Le Gray, de 1850 jusque vers 1890 vont aussi s'engager dans cette exploration (et une fois encore beaucoup d'entre eux étaient peintres autant que photographes) des moindres herbes, buissons, arbres ou roches; réalisant des études photographiques qui serviront ensuite aux peintres.

Au début du XXème, dans un contexte de modernisation des techniques, de développement urbain, la photographie explore de nouvelles voies. A la suite des impressionnistes en peinture, apparaît le courant photographique du pictorialisme qui assimile rapidement ces paysages modernes, mais utilisant des effets picturaux pour dissoudre les lignes trop franches, les masses brutales de la ville. Le pictorialisme représente en fait une tentative pour accepter le paysage urbain, et l'apparition d'effets picturaux marque bien cette nécessité de l'homme d'adapter le regard qu'il pose sur un environnement nouveau afin de l'intégrer, de le reconnaître. Mais, par cette utilisation d'effets picturaux, le paysage urbain n'est pas considéré dans sa nature propre; essentiellement géométrique. Cette utilisation se rapproche plus d'un artifice qui a cependant permis de se familiariser avec des vues urbaines. Remarquons au passage que ce terme d'artifice a d'ailleurs été utilisé pour qualifier le pictorialisme parce qu'il souhaitait élever la photographie au rang de l'art par le truchement d'une intervention picturale plutôt qu'en considérant ses qualités propres.

De son côté, Atget photographie le paysage urbain, dans ses détails poétiques ou surprenants. Au travers d'une grande oeuvre sur Paris, il s'attache à fixer des lieux amenés à disparaître travaillant ainsi à l'élaboration d'une mémoire de ces paysages. Tandis qu'aux Etats-Unis et en Allemagne, vers 1920, on continue à s'intéresser à des fragments de nature mais dans une optique complètement différente de celle qui présidait à l'établissement des études de la nature du siècle passé. Avec Stieglitz aux Etats-Unis et la nouvelle objectivité en Allemagne, le fragment de nature devient au contraire une composition abstraite, aux lignes précises. On montre alors l'analogie des schémas des ingénieurs et des formes existant dans la nature. Andréas Feiniger écrira plus tard (en 1958) à ce propos "que la nature n'est pas tant "belle" que fonctionnelle." C'est aussi vers les années 1920 (sous l'influence du Bauhaus), que seront expérimentés des points de vue alors inusités comme la contre-plongée. Walker Evans dans son travail pour la FSA défendra une conception plus documentaire, plus réaliste de l'art photographique, choisissant des cadrages frontaux et fuyant la glorification de l'architecture urbaine américaine.

Il faut souligner qu'il n'existe pas en France depuis les années 1920, depuis Atget, de réelle tradition du paysage photographié contrairement à la situation américaine où Ansel Adams perpétue la tradition des grands paysages à travers ses vues de l'Ouest Américain, participant ainsi à la formation de l'identité américaine. Cette vision des espaces sauvages s'est exportée, en partie grâce au cinéma, jusqu'à influencer certainement aussi la vision du paysage en France.

Depuis 1920 donc, on peut considérer que, en France, seul le domaine de l'illustration a pu avoir des conséquences sur notre vision actuelle des paysages. Ainsi, de 1895 et 1910, la production de cartes postales s'est rapidement développée. La diffusion restera importante par la suite au moins jusque vers 1945. Les cartes postales véhiculent alors, au gré de la poste, deux idées du paysage. D'une part, elles offrent une vision pittoresque qui s'attache aux monuments historiques de chaque village ou aux sites naturels particuliers; cascades, roches aux formes étonnantes...; vision nostalgique appréciée de la bourgeoisie citadine.

D'autre part, elles montrent la modernité des communes françaises au travers des ouvrages récents tels que ponts et viaducs ou au travers des machines agricoles (tracteurs, moissonneuses-batteuses...) qui se généralisent...Il s'agit alors de montrer le dynamisme de la commune, sa capacité à prendre en route le train du progrès.

Le progrès, c'est aussi la généralisation d'appareils photographiques utilisables par tous et permettant à chacun de réaliser ses propres images. La production des cartes postales en pâtit; elle s'uniformise et s'appauvrit. Elle diffuse toujours une certaine conception nostalgique du paysage, et tend vers une représentation stéréotypée des paysages, dont nous pourrons mesurer l'influence sur notre vision actuelle.

Ainsi, depuis l'invention du paysage - c'est-à-dire depuis l'appréciation esthétique d'une portion du territoire - par la peinture, la photographie a façonné une culture du paysage en France qui joue le rôle de filtre lors de la perception visuelle d'un site et son appréciation. Cette culture influe probablement notre perception actuelle du paysage. Il nous a paru intéressant de montrer qu'il existe ainsi un paysage type que l'on "reconnaît" parce que formé au travers et par cette histoire de notre culture.

Une histoire du paysage... pour quel paysage aujourd'hui ?

Auparavant et en guise de distraction après l'historique effectué précédemment, permettons-nous un petit jeu sous forme de question-test : quel est le paysage qui vous vient à l'esprit à l'évocation de ce mot? Les résultats en fonction de votre réponse sont à lire dans la suite de ce chapitre, dans lequel nous tenterons de démontrer l'existence d'un paysage-modèle et de cerner ses qualités au travers d'un ensemble de photographies parmi celles répondant au concours organisé par le Ministère de l'Environnement en 1992 sous le titre "Mon paysage, nos paysages.". En raison de l'importance de la participation à ce concours (environ 9000 réponses reçues), nous avons choisi de limiter notre étude à une des régions ; celle où la participation a été la plus importante (dans l'absolu, c'est-à-dire en nombre de bulletins et non rapportée au nombre d'habitants), la région Rhône-Alpes pour laquelle 860 images ont été reçues. Etant donné l'importance de cet échantillon, il nous a semblé se prêter à une analyse statistique - qui sans être rigoureuse du fait de l'inévitable difficulté de classer des images dans des catégories - était à même de permettre des recoupements et l'élaboration d'un paysage-modèle.

Chaque photographie était accompagnée d'un texte, lequel entrait en ligne de compte dans la sélection des images primées. Logiquement on a déterminé quels étaient les sentiments, réflexions exprimées au travers de ces textes. Cependant, l'étude des textes sert surtout de complément à l'analyse des images permettant parfois de préciser la pensée des auteurs qui n'est pas toujours évidente au travers des photographies.

Il est des lieux privilégiés du paysage...

L'analyse des images au travers des thèmes choisis comme des cadrages, des points de vue... permet de déterminer le type de sites majoritairement perçus comme constituant un paysage; les lieux de paysage. Précisons que le concours était ouvert à tous types de paysages comme en témoigne le texte rédigé par Ségolène Royal à cette occasion:

 

"Nous avons tous un paysage qui nous tient à coeur.

Souvenir de notre passé ou cadre de notre vie de tous les jours, paysage de notre travail ou de nos loisirs, coin de ville, de banlieue ou de campagne, site industriel ou agricole, il habite en nous, il fait partie de notre histoire.

Souvent simples spectateurs de l'évolution de notre environnement, nous avons aujourd'hui le pouvoir de témoigner de ce lieu qui nous appartient et qui nous parle.

Que chacun d'entre nous prenne la parole sur ce paysage qui le sien, qui est aussi le nôtre, et contribue à le faire connaître, à le préserver et à le reconquérir.

Rassemblons ces paysages grandioses ou modestes en une oeuvre collective."

 

Ce texte ouvrait ce concours aussi bien aux paysages urbains qu'aux paysages ruraux ou sauvages. Nous avons examiné la répartition par types de sites des images reçues pour la région Rhône-Alpes. Signalons que ce que nous avons appelé "campagne urbanisée" représente des vues des villes ou des villages, photographiés de loin, depuis les espaces alentours et laissant ainsi une grande place à la verdure.

CONCOURS "MON PAYSAGE, NOS PAYSAGES"
Répartition par types de sites :
Région Rhône-Alpes

Une première constatation s'impose : le milieu urbain n'est qu'exceptionnellement perçu comme paysage. Une majorité d'images (plus de 80%) sont celles de sites étrangers au milieu urbain. Dans ces 80% ne sont pas pris en compte les 3,3% d'images représentant et dénonçant des dégradations du paysage en milieu rural : pylônes, décharges, autoroutes traversant les campagnes...

 

Si des peintres connus de tous tels que Auguste Renoir, Monet ou Pissaro et des photographes; Atget, Doisneau ou Ronis, ont pourtant, comme nous l'avons vu, consacré le paysage urbain à la fin du XIXème et au XXème siècle, il semble que celui-ci ne soit par réellement reconnu par le grand public, ou du moins qu'il ne soit pas "préféré". La phrase d'André Lhôte défendant les paysages "modernes" : "Pourquoi toujours le coin de rivière et le reflet dans l'eau? Il y a de véritables paysages métalliques, créés par les hommes. Des pylônes, des gazomètres, des réservoirs, offrent autant de diversité dans leurs combinaisons que les éléments naturels." ne semble pas avoir fait beaucoup d'adeptes...

 

Ces paysages hors des villes se partagent principalement entre des paysages champêtres -comprenant aussi les paysages de lacs ou rivières- dans 55% des cas et montagnards dans 26 % des images (n'oublions pas que nous sommes en région Rhône-Alpes!). La campagne apparaît ainsi comme étant le lieu privilégié du paysage français. Cette prédominance de la campagne existe d'ailleurs à l'échelle nationale, suivant l'étude sociologique réalisée par Françoise Dubost sur un corpus d'images issu de chaque région, et on ne peut s'en étonner puisqu'elle a constitué le premier sujet des peintures de paysage. La campagne est liée à toute une tradition de l'agriculture et un certain nombre d'éléments qui la composent se retrouvent dans nombre de textes. Ainsi, l'auteur de cette photographie écrit :

Photographie participant au concours "Mon paysage, nos paysages"

"[...] nous découvrons une oasis de calme et de verdure. Au pied de la Dent du Chat, deux coins de ciel miroitent au milieu du damier des champs cultivés et des collines liserées de bosquets ou paissent les troupeaux. De petites routes étroites bordées de hauts peupliers sillonnent de coquets villages accrochés au flancs des côteaux. Tout n'est que tranquillité et harmonie en toute saison." Cette campagne préférée est celle où les paysans dessinent des "damiers", les troupeaux "paissent" sagement, les routes sont "petites et étroites" et les villages "coquets". Il n'est pas ici question d'autoroutes, de grandes exploitations agricoles, de monoculture du maïs ou du colza - les damiers changeant alors d'échelle - ni de bâtiments envahissants.

 

Le paysage décrit et photographié représente cette campagne idéale, façonnée par des siècles de culture paysanne, consacrée par les peintres au XVI ème siècle, perpétuée au travers des cartes postales, et vantée par les écrivains et qui est ainsi devenu un paysage-modèle; l'archétype du paysage.

Photographie participant au concours "Mon paysage, nos paysages"

"Le paysage naît de la rencontre d'un lieu sensible et d'un être sentant."

 

Pierre Sansot décrit avec poésie cette relation qui nous lie au paysage; relation sensible s'il en est... Pour s'en convaincre, il suffirait de constater la participation très importante (9000 images reçues, bien plus que n'espéraient les organisateurs). Il faudrait aussi considérer que 1,5% des envois (toujours pour la seule région Rhône-Alpes) ne correspondait pas au termes du concours (une seule photographie et un texte) : dessins, mini-reportages, cartes postales, photographies jaunies prises par l'arrière grand-père.... Ces envois s'accompagnent de textes ou les auteurs expliquent qu'ils n'ont pas d'appareil photographique, qu'ils savent qu'ils seront disqualifiés mais qu'ils ont voulu, eux aussi, montrer leur paysage préféré et dire combien ils y étaient attachés...

 

Le paysage n'est pas neutre et bien des sentiments s'y rapportent. Dans les résultats du concours, ces sentiments se dégagent au travers des textes, bien entendu, mais aussi -et, en tant que photographe, là se situe notre intérêt- au travers des choix effectués de cadrage, de points de vue...pour réaliser ces photographies.

Propriétaire d'une vue imprenable...

" Le ciel est gris, mon coeur aussi. Mon jardin, Mont Pilat s'embrument, comme mes pensées, froides, tristes. Je vais perdre cette vue. Mon coeur restera là, les souvenirs en moi. Il va falloir partir, mon futur est ailleurs, mon passé face à moi. Ma maison est vendue... une prise de vue..."

Pour l'auteur, son jardin comme le Mont Pilat qu'il aperçoit depuis sa fenêtre sont du même domaine; le sien. Tout deux, parce que composant son paysage quotidien, lui appartiennent et il le dit en quatre petits mots et une photographie: "une prise de vue". Pourquoi s'étonnerait-on que cette idée du paysage soit présente alors qu'on achète ou qu'on loue des appartements, des maisons avec vue imprenable et que cette vue, pourtant intangible, a tendance a augmenter sensiblement le prix des transactions?

En le transformant en paysage, l'homme s'approprie le territoire : "Le regard qui porte sur le paysage est un acte souverain, dépendant fondamentalement de la volonté de celui qui regarde. Par association d'idées, porter son regard sur un environnement quelconque en est venu à symboliser plus ou moins explicitement une souveraineté territoriale sur cet environnement.".

Cette appropriation du territoire par le regard est un des éléments dominants des images étudiées. Ainsi, les photographies sont réalisées dans 86% des cas à hauteur d'homme en vue frontale. C'est-à-dire que l'homme qui regarde et qui photographie ce territoire est debout, les pieds sur terre... ce qui lui permet de percevoir l'espace à partir de lui "comme point ou degré zéro de la spatialité". L'homme est en position de marche possible (il n'est ni accroupi, ni assis), d'avancée dans le territoire. Il y a ainsi un lien physique entre lui et son environnement, (ce qui ne serait pas le cas par exemple si ce paysage était vu d'avion, mais reconnaissons qu'il n'en a que peu l'occasion...) qui lui permet de conserver sa liberté d'action, de marcher, de parcourir ce territoire..."Le paysage est[...] le corrélât des mes gestes, le contexte de mes actions." La présence du ciel dans 83 % des images (et donc d'un horizon) et de différents plans susceptibles de créer une certaine perspective dans plus de 90% des cas lui permet d'explorer l'espace en profondeur jusque vers la ligne d'horizon. Il est significatif de constater que dans le cas de territoires aux reliefs importants, le point de vue est choisi élevé afin de pouvoir contempler l'espace par delà les collines ou les montagnes. C'est un regard qui veut dominer l'espace. Le cadrage horizontal (82 % des images) correspond à la physiologie de l'oeil (angle de champ plus étendu latéralement que verticalement) et à la possibilité d'embrasser un vaste territoire. En cadrage vertical, le regard se perdrait dans le ciel et l'observateur n'aurait plus la maîtrise de l'espace devenu trop fluide...

Cette vision du paysage renvoie aussi à une vision militaire de l'espace, celle du temps où l'on construisait les forts en hauteur afin de voir loin, de prévenir toute invasion et de satisfaire peut-être aussi à l'aspiration de l'homme à la conquête des territoires. Le regard porte alors sur un vaste territoire latéralement, par le choix du cadrage horizontal et de focales dites grand-angles (mais c'est aussi dû à l'utilisation majoritaire d'un certain type d'appareils; compacts, jetables),comme en profondeur, grâce à ces points de vue élevés et à l'étagement des différents plans. La nuit ne vient pas altérer cette visibilité de l'espace : 95 % des images sont réalisées en plein jour. Notons au passage que les couchers de soleils ne sont pas si communs que l'on veut bien le dire puisqu'ils ne représentent que 3% des images.

Yves Lacoste explore les corrélations entre les paysages reconnus et la tactique militaire, ainsi il écrit : "En effet, les paysages qui présentent militairement le plus d'intérêt pour l'élaboration de tactiques et, à fortiori, de stratégies sont, dans une très grande mesure, ceux que, sans trop savoir pourquoi, nous considérons comme beaux." Il s'appuie sur un certain nombre d'exemples que nous ne relaterons pas ici, mais il semble bien qu'au travers des caractères majoritaires présents dans les images du concours, on retrouve un peu de cette stratégie militaire, qui est aussi celle de l'appropriation, ou du moins d'une volonté de conquête et de domination de l'espace.

Au travers des textes, on retrouve la même vision du paysage, par l'utilisation courante des possessifs (mais le titre donné au Concours; "Mon paysage, nos paysages" ne pouvait qu'inciter à cette utilisation), par l'énumération des lieux, ce qui correspond bien à une description sinon militaire, du moins cartographique des sites, ou la description des efforts qui ont permis de mériter tel ou tel paysage (particulièrement en montagne) qui indique bien l'idée de conquête du territoire puis de sa domination. Mais cette vision s'exprime aussi à travers le pouvoir d'évocation du paysage connu, intime, lié aux souvenirs d'enfance, aux lieux privilégiés des vacances, ou encore à ceux de rencontres heureuses... Le paysage cristallise alors en lui ces instants de bonheur et "appartient" au propriétaire de ces instants.

Le regard porté sur le paysage au travers des ces photographies et ces textes traduit donc une volonté de "souveraineté" sur le territoire tout autant qu'une conquête des territoires; une liberté à l'oeuvre...

Si cette vision du paysage est probablement fort ancienne voire atavique et si, comme le dit Odile Marcel, "le goût de l'air libre [...] est une donnée fondamentale de l'être au monde", il est dans ces images un autre caractère dominant qui nous semble plus actuel et participant de ce contexte de "crise" du paysage : le rejet de l'homme.

L'homme désavoué...

L'homme est rejeté de ce paysage idéal, de ce petit "paradis terrestre" (et ce n'est pas sans nous rappeler certaine histoire...). Ainsi, si le texte du concours ouvrait celui-ci aux paysages témoignant de l'activité humaine; "paysages de notre travail ou de nos loisirs,[...] site industriel ou agricole", ceux-ci n'apparaissent pas (ou si peu) dans les images reçues. Nous avons vu que les sites en question étaient très peu représentés, mais surtout 87% de ces images ne présentent aucun humain visible. Autant dire que le paysage est perçu en dehors de l'homme et un tel consensus est remarquable...Les animaux n'ont pas plus droit de présence, puisqu'en somme 82 % des images ne montrent ni humains, ni animaux.

C'est-à-dire que l'essentiel de ce qui fait la vie d'un paysage, du moins à notre échelle, disparaît au moment de la prise de vue...

On lit dans ce paysage les traces d'un passage de l'homme plus ancien (nous avons parlé de l'agriculture traditionnelle) mais l'homme "moderne" n'a pas droit de cité. De plus, les rares personnages apparaissant sont, dans la presque totalité des cas, des enfants...et l'innocence des enfants est bien connue. Les textes reflètent aussi ce rejet de l'homme, mais de manière plus anecdotique au travers de protestations parfois violentes contre la destruction des sites (environ 15% des textes), de la nostalgie d'un temps où l'homme "savait vivre en harmonie avec la nature" (environ 11%), ou de textes vantant la beauté des espaces sauvages (en général ceux de haute-montagne) que l'homme n'a pas encore détruits (sic!)...Nous disons anecdotique parce que si cet ensemble de regrets ou protestations participe bien du rejet de l'homme moderne, il se rapporte à des situations particulières, qui -il est vrai- tendent à se multiplier...

Mais il est surtout notoire de constater que même dans la grande majorité des cas où le paysage Français est perçu positivement, l'homme n'apparaît pas et cette absence semble figer le paysage. Le paysage est aujourd'hui perçu en dehors de l'homme parce celui-ci n'est plus innocent dans sa relation avec son paysage. Le paysage ne se voit pas en mouvement (signalons au passage qu'une seule image semble être faite depuis un moyen de transport), il n'est pas un lieu d'activité, il est une image fixe que l'on conserve dans sa mémoire.

Le rôle de l'homme se lit au travers de cette photographie qu'il réalise; conserver la mémoire de certains paysages, les protéger, au travers de cette conservation, d'atteintes diverses; considérer en somme ces paysages comme un patrimoine; celui de notre culture comme celui de notre histoire...

Les quelques caractéristiques dominantes que nous avons tenté de dégager et d'analyser permettent d'établir un modèle du paysage qu'on retrouverait probablement dans beaucoup de corpus d'images anonymes.

Le paysage en France est un paysage champêtre où hommes et animaux sont peu présents, et dont les traces ne sont là que pour glorifier une relation ancienne avec la nature; une certaine harmonie entre l'homme et son environnement.

Mais, paradoxalement, c'est aussi un paysage où l'homme se place en dominateur de l'espace, et satisfait son goût de la conquête et de la découverte.

Enfin, c'est un paysage sensible auquel s'attachent les souvenirs de temps heureux et au travers duquel on peut communier avec la nature, retourner aux sources et rejeter momentanément l'homme et sa civilisation.

Photographie participant au concours "Mon paysage, nos paysages"

Il apparaît évident que ce paysage est un archétype, amené probablement à "subir" des transformations nombreuses, parfois déjà opérées...Mais si ces images du passé n'intègrent pas la modernité de nos paysages, ne renouvellent pas une vision déjà ancienne, elles disent bien en revanche -au travers du rejet de l'homme, de sa déchéance- la conscience d'une protection nécessaire de ces espaces, la volonté de préserver ce qui est devenu un patrimoine commun. Cette prise de conscience, touchant un large public, est l'expression d'une conception actuelle du paysage et participe de l'enrichissement de notre culture du paysage.

Ainsi, revenons à la question posée au début de ce chapitre et si vous faites partie de ceux pour qui le paysage évoque avant tout ce paysage au passé, reportez-vous au texte d'Odile Marcel dans Les aveux d'un amateur de paysages : "Perplexité de l'amateur de paysage. Il aime la verdure et les grands horizons, il aime la marche, les voyages, il veut découvrir le monde et épeler sa diverse splendeur.

- Qui suis-je? se demande-t-il.

Un romantique qui devrait s'interdire un goût aussi rétrograde et réformer ses codes? Il serait absurde que la caducité d'un idéal du paysage ruine la légitimité d'une pratique dont les exigences et la signification débordent manifestement telle occurrence historique de sa longue existence.

On n'a pas non plus à admettre définitivement les instaurations contemporaines, la banalisation des villes et les mutations de l'espace agricole, au nom de la diversité et de la relativité des normes culturelles. [...]

Le goûteur de paysages n'est-il pas un homme neuf? Il faut dire les raisons et la nécessité de l'acte qui nous adresse au monde : peut-être a-t-il une vérité moderne, saine et sage si le thème de l'homme-nature n'en a pas fini d'activer notre vision ni de nourrir nos entreprises. On peut alors se demander ce que signifie le naturisme contemporain et quel contenu donner à une attitude vieille comme l'homme et que chaque culture favorise ou interprète à la mesure de la différence des temps : chaque époque s'y réfléchit et s'y exprime. Ce sont ses urgences et ses choix qui s'y disent.

La nôtre continue à parler le monde et à aimer les paysages."

La photographie nous a permis d'esquisser ce paysage idéal et ses qualités, ce paysage-modèle qui appartient à notre conscience collective. Or, ce paysage est amené à évoluer, quels rôles la photographie peut-elle alors remplir?

DES PHOTOGRAPHIES POUR ENRICHIR NOTRE PAYSAGE...

Le paysage type, ce "beau" paysage qu'on apprécie, que l'on reconnaît comme étant l'un des nôtres, parce qu'il appartient à notre culture, et est susceptible de répondre à nos aspirations, est en passe de se transformer.

Les évolutions rapides des territoires ne permettront plus, dans bien des cas, de recréer ce paysage, de le retrouver. La photographie permet alors de témoigner de l'évolution des paysages, de mesurer l'inadaptation d'un modèle ancien aux paysages actuels. Elle joue là un rôle d'empreinte et est susceptible de participer à la mémoire collective, et donc à la culture visuelle des générations futures.

Photographies d'un paysage en mouvement...

Petit jeu des sept erreurs...

La création de l'Observatoire du Paysage est décidée en conseil des Ministres le 22 novembre 1989, la responsabilité en est confiée au Ministère de l'Environnement. Il s'agit donc d'une initiative de l'Etat, d'ampleur nationale, visant à décrire les évolutions du paysage au travers de séries photographiques représentant le territoire au cours des âges.

Cette volonté se décline sous deux formes mais sur le même principe : reconduire des prises de vue à l'identique, soit en conservant le point de vue exact et le cadrage précis de l'image, ainsi que la lumière, laquelle dépend de la date et de l'heure de prise de vue, mais aussi bien sur des conditions climatiques. Ce principe permet l'obtention de séries photographiques rigoureusement identiques en ce qui concerne le positionnement des éléments du paysage latéralement comme en profondeur; en respectant les proportions relatives de chaque élément, ainsi qu'au niveau de la répartition de lumière. La comparaison est alors possible puisque les seules différences entre les images sont le fait des changements ayant affectés le territoire dans le temps séparant les prises de vue. Ce principe se concrétise au travers de prises de vues reconduites à partir de photographies anciennes issues de fonds photographiques tel que celui du RTM (Restauration des Terrains de Montagne), ou de cartes postales éditées au XIXème ou au début du XXème siècle, mais aussi par la réalisation de séries contemporaines pour lesquelles les premières prises de vue sont effectuées par des photographes reconnus (Dominique Auerbacher, Alain Ceccaroli, Thibaut Cuisset, John Davies, Raymond Depardon, Gérard Dufresne, Gilbert Fastenaeckens, Sophie Ristelhueber...) et reconduites chaque année.

On comprend facilement que ces séries permettent une observation fine des évolutions naturelles ou artificielles du paysage; on peut ainsi détecter par exemple l'abandon des terrains agricoles en constatant le développement de friches ou la progression de la forêt... et prévoir en partie leur évolution future. On peut aussi prendre en compte au contraire le développement de l'activité humaine au travers des aménagements urbains, routiers. Enfin, cela permet surtout de mesurer les effets d'une politique de protection ou de valorisation des paysages (plantations, entretiens des marais, restauration des centres historiques des villes...). Ce dernier point est essentiel car cela facilite l'appréciation de la validité de cette politique d'aménagement du paysage et ainsi de la reconsidérer pour orienter favorablement l'évolution du paysage (la question des valeurs esthétiques reste posée...aux photographes...).

Pas si facile à jouer : un exemple de cette démarche...

On trouvera un exemple de cette démarche à travers une étude réalisée pour le Conseil Général de Rhône-Alpes sur les points noirs paysagers. J'ai réalisé cette étude dans le cadre d'un stage au Conseil Général en partenariat avec le Bureau du Paysage de Ministère de l'Environnement, qui a la responsabilité de l'Observatoire Photographique du Paysage. Ce stage visait à reconduire des photographies de "points noirs paysagers" après traitement. Ces points noirs sont en fait des lieux où un ou des éléments "se détachent de manière négative" dans le paysage. Il s'agit alors d'effectuer un traitement paysager des lieux qui peut se traduire par des plantations pour masquer l'élément gênant, des démolitions de bâtiments désaffectés, ou un traitement complet et plus complexe du site. Cet inventaire des points noirs paysagers a été réalisé pour la première fois, en Savoie en 1987, par un bureau d'études paysagères qui a accompagné chaque description des sites incriminés par une photographie que nous avons reproduite. Dans le cadre de ce stage, j'ai donc reconduit ces prises de vue en tentant de; retrouver point de vue et cadrage initiaux, suivant la méthodologie instaurée par l'Observatoire Photographique du Paysage. Il n'a pas été possible, du fait de la période du stage (d'une durée de trois semaines), de retrouver la date des prises de vue afin d'obtenir une répartition similaire de la lumière. J'ai cependant tenu compte lorsque c'était possible du moment de la journée auquel ont été effectué ces photographies. Je présente ici trois couples de photographies parmi la vingtaine de couples réalisés.

Comparaison avant/après le traitement paysager du site
Conseil Général. 1987 E. Foray 1996
Conseil Général. 1987 E. Foray. 1996
Conseil Général. 1987 E. Foray. 1996

Au niveau technique, expliquons rapidement la méthodologie pour retrouver le point de vue de la photographie, puisqu'aucune information ni de localisation précise, ni de focale n'était portée sur ces photographies. Considérant que le point de vue détermine la perspective (et non la focale...), il faut retrouver d'abord ce point de vue avant d'effectuer le cadrage avec une focale ou égale à celle utilisée ou plus courte, auquel cas il faudra recadrer au tirage pour obtenir le même rapport d'agrandissement. Pour localiser ce point de vue, et dans la mesure où il existe des repères stables on utilise un système de triangulation. On repère sur l'image initiale deux alignements verticaux d'éléments indépendants. Un exemple d'alignement pourrait être la ligne formée par une arête d'un bâtiment s'alignant sur le même axe qu'un tronc d'arbre. Deux alignements de ce type, choisis le plus éloigné possible l'un de l'autre pour obtenir une bonne précision, suffisent pour déterminer l'emplacement de prise de vue. Un alignement horizontal sur le même principe, permet alors de définir la hauteur de prise de vue. Une fois réalisé ce repérage à vue, on effectue le cadrage en s'aidant d'un viseur quadrillé pour vérifier que les éléments sont bien à leur place. S'il n'y a pas d'éléments fixes, la reconduction -s'appuyant essentiellement sur l'observation (patiente...) et le viseur quadrillé- devient plus hasardeuse....Cependant, la précision des reconductions de prise de vue est importante car peu de changements d'une image à l'autre suffisent à modifier notre perception. Ainsi, par exemple, si la photographie est faite depuis un point de vue plus proche que celui de l'image initiale, les proportions relatives des éléments changent et l'arbre du premier plan nous paraît avoir grandi exagérément...

L'intérêt de ces reconductions réside dans la possibilité de vérifier l'impact (si possible positif) des traitements paysagers effectués, par comparaison avec la situation antérieure. Au travers du premier des couples d'images présentées, nous pouvons constater le dégagement de la vue d'une allée d'arbres par la démolition d'un transformateur à l'abandon et soumis à un affichage publicitaire "sauvage". On cerne mieux encore la notion de traitement paysager au travers des diverses actions menées sur un même site. C'est le cas dans deux autres couples de photographies : enfouissement des lignes électriques, rénovation des bâtiments (coopérative et transformateur) dans un cas, ou démolition d'une ancienne gare SNCF, enlèvement de la voie ferrée et rénovation de la route dans l'autre. On se rend bien compte de l'impact des traitements effectués : l'image initiale du troisième couple présenté nous montre un espace abandonné à la végétation; une dizaine d'années plus tard, le site nous apparaît comme un espace net, presque "propret".

L'efficacité de ces reconductions sur les points noirs paysagers dépend aussi des choix effectués lors des prises de vue initiales, réalisées ici par un bureau d'études paysagères. Ces choix ne sont pas toujours des plus judicieux, soit parce qu'ils ne sont pas faits en fonction d'une reconduction à venir (donnons le cas extrême : prise de vue depuis la fenêtre d'un train), soit parce qu'ils ne mettent pas en évidence le "point noir" incriminé et son impact dans l'environnement (le point de vue est souvent choisi trop éloigné et la carrière creusée dans le flanc de la montagne se réduit sur l'image à une toute petite tache à peine perceptible dans le paysage). Il apparaît ainsi important de tenir compte de ces nombreux facteurs et il semble qu'une association avec un photographe pour la réalisation de ces premières études paysagères ne serait pas inutile.

Ces reconductions permettent donc d'apprécier la validité des actions engagées sur le paysage mais aussi de garder la trace des démolitions et transformations effectuées en tels ou tels lieux...Si le but de ces reconductions de prises de vue de points noirs paysager est principalement à court terme, on comprend bien l'intérêt qu'il peut y avoir à effectuer des reconductions de sites à intervalles réguliers sur des longues périodes, comme c'est l'objectif de l'Observatoire Photographique du Paysage.

Un petit jeu qui inscrit la photographie dans la durée et la mémoire...

Dans le cadre de l'action de l'Observatoire Photographique, "le photographe n'est plus un passant solitaire qui ne saisit une réalité qu'à un moment donné, mais un témoin constant de son évolution.".Il s'agit, contrairement à l'image figée relevée au travers du Concours "Mon paysage, nos paysages" de considérer le paysage "en mouvement" et cela offre dans le même temps à la photographie un nouveau cadre, qu'elle n'a que peu exploitée jusqu'à aujourd'hui. Une mission analogue a pourtant déjà été effectuée aux USA sur les grands sites sauvages, l'état demandant aux photographes de retourner sur les lieux des missions photographiques du XIXème, mais il semble que les objectifs n'étaient pas tant de mesurer l'évolution de ces paysages (d'ailleurs très faible, à l'échelle humaine, puisque ce sont en général des espaces protégés de toute intervention humaine) que de réaffirmer l'importance de ce patrimoine autour duquel s'est cristallisé une partie de l'identité américaine.

En réalisant une action similaire à partir d'anciens fonds photographiques ou par la constitution de séries contemporaines, l'Observatoire Photographique du Paysage rend compte du patrimoine français mais favorise aussi la prise de conscience des mouvements inhérents au paysage, y associant la photographie qui devient alors une petite machine permettant de voyager dans le temps...

L'Observatoire Photographique du Paysage participe ainsi à l'enrichissement de notre culture du paysage, à sa modernisation par la compréhension des phénomènes qui affectent notre environnement tout comme à l'enrichissement de la photographie.

Au photographe d'en faire bon usage...

Le paysage du photographe...

Le regard personnel des auteurs contribue aussi à faire évoluer la culture visuelle du paysage, à réinventer un modèle du paysage et nous avons vu que l'Observatoire Photographique du Paysage tenait compte de l'importance de ce regard en confiant la réalisation de séries contemporaines à des photographes reconnus. Cependant, nous l'étudierons plutôt au travers des travaux réalisés durant la mission photographique organisée par la Délégation de l'Aménagement du Territoire et de l'Action Régionale de 1983 à 1989. La DATAR s'est pour cette entreprise explicitement inspirée de deux grandes missions d'état ; celle de la Mission Héliographique et celle de la Farm Security Administration aux USA. Cependant ce fut probablement en France une des premières missions documentaires où l'art était considéré comme "une condition de la pertinence du document". On pourra se reporter au texte cité dans lequel André Rouillé développe les relations (ou plutôt les oppositions) entre l'art et le document au XIXème et au début du XXème, et incite à prendre en compte l'importance du regard personnel du photographe dans le cadre d' une étude à but documentaire.

Rappelons en effet brièvement les objectifs de la DATAR avec cette mission. Constatant le décalage entre une conception du paysage déjà ancienne (et que nous avons étudiée précédemment) et les territoires français soumis à de profondes mutations, la DATAR a souhaité réaliser un état du paysage français tout en créant, par le regard des artistes-photographes retenus pour ces missions de 1985 à 1989 ," de nouveaux repères de perception du territoire". L'objectif tel qu'il était formulé apparaît quelque peu illusoire, dans la mesure où le souhait était de rendre par le regard du photographe leur "cohérence" aux territoires qui l'ont perdu, ce qui préjuge peut-être trop fortement des capacités du photographe. Alain Buttard critique d'ailleurs cet objectif (tout en insistant sur la qualité des travaux obtenus) et, faisant référence au Secrétariat Britannique à la Guerre engageant Roger Fenton pour couvrir le front de Crimée, il écrit : "Est-on très loin ici des photographies de champs de bataille sans cadavres que réclamait sa Majesté Britannique? Car en vérité, lorsqu'un paysage a perdu sa cohérence, le seul sens que puisse lui donner un photographe, c'est celui de la cohérence perdue!". Il semble d'ailleurs que ces objectifs aient quelque peu déstabilisé les photographes. Ceux-ci se sont, en fait, retrouvés livrés à eux-mêmes avec une liberté de création dont ils avaient rarement disposé jusqu'alors dans le cadre d'une commande.

Les photographies sélectionnées par les auteurs en accord avec les différents partenaires sont actuellement archivées à la Bibliothèque Nationale, en cours de numérisation.

Afin d'en réduire l'étude (environ 2000 images), on a laissé de côté les paysages urbains dans la mesure où ils dépendent de modèles beaucoup plus récents. Il a paru intéressant de réaliser un essai de synthèse des différents regards portés sur le paysage au travers d'un corpus d'images dont nous avons reproduit certaines (il n'a malheureusement pas été possible de réaliser des reproductions de toutes les images dont nous parlons; certaines n'étant visibles qu'à la Bibliothèque Nationale qui n'effectue pas de reproductions en ce qui concerne le fonds DATAR) afin d'en dégager les caractères dominants. Au travers de cette étude, on tentera de montrer par l'analyse des travaux des photographes ce que peut apporter le regard personnel du photographe, par les questions qu'il pose ou les explications qu'il propose...et donc sa capacité à enrichir notre culture du paysage.

Deux mille images en noir et blanc, parfois en couleur qui nous parlent des paysages français, mais qui nous parlent surtout du paysage...Deux mille images face à neuf mille photographies anonymes pour parler différemment du paysage, pour le chercher, le réécrire, le redécouvrir, pour en dire plus. A propos de la photographie, Yvette Le Gall écrit : "C'est contre la représentation purement descriptive, du côté de la vision que se portent son intérêt et son engagement." Alors, partons à la recherche de cette vision et tentons de montrer ce qu'elle peut apporter quand elle s'exprime sur le paysage...

Regards sur des territoires à conquérir...

" Le paysage, c’est l’endroit où le ciel et la terre se touchent."

écrit Michel Corajoud.

Vincent Monthiers.

Vincent Monthiers, dans ses images de dunes et de rivages, nous parle aussi de cette rencontre originelle des éléments. Il photographie les grandes étendues de sable que l'eau recouvre parfois et que le ciel surmonte toujours. Mais la limite est floue; la terre et le ciel se confondent dans une similitude de valeurs, l'eau et le sable ont des formes indistinctes et ne se différencient plus. Les paysages de Vincent Monthiers sont fusionnels. C'est une zone indéfinie que nous présente le photographe, une zone de mélange, de dissolution.

A nulles autres images que les siennes ne s'applique mieux le texte de Michel Corajoud : ?"Je vois le ciel accoster la terre sur la ligne d'horizon. Au-delà de ce découpage élémentaire, je voudrais discerner la part du ciel qui entre en terre. [...] Mon insistance creuse la ligne, et l'horizon que je voyais jusque là comme le simple profil de la terre sur le ciel, vibre...De l'épaisseur s'immisce à l'interface de ces deux mondes."

Vincent Monthiers

Ainsi, par exemple, cette image de la dune du Pilat : du sable, une légère vapeur s'élève brouillant les formes de la végétation sombre de l'arrière-plan. La limite entre l'un et l'autre n'en est plus une, elle devient espace incertain. Les éléments se rencontrent et s'absorbent mutuellement comme dans la première image présentée où l'on ne sait plus distinguer la terre, du ciel et de l'eau.

Cette zone incertaine que l'on scrute du regard au travers des images de Vincent Monthiers devient lieu de création. Cette fusion des éléments entre eux est la base de la formation de notre monde; l'eau , la terre, l'air et le feu qui ensemble sculpte notre monde. En cela, la rencontre est originelle, fusion créatrice des éléments pour la naissance d'une planète....

Il n'y a nulle trace d'humanité dans ses images; pas de constructions, pas même de traces de pas dans le sable, pas d'animaux non plus (ils se cachent et se taisent); seulement le sable, quelques broussailles et quelques craquelures qui sont comme les prémices d'une naissance, d'un éclatement de ce monde, d'une séparation des éléments qui le composent.

Ces craquelures sont les premiers signes d'un monde nouveau où chaque élément aura sa place et son rôle, où les rapports qui les organisent seront connus lorsque la phase incertaine et inimaginable de création est dépassée.

Vincent Monthiers regarde le paysage en un temps zéro. C'est un retour aux origines du monde, aux origines du paysage. C'est peut-être le paysage d'avant l'homme, celui qu'aucun humain n'a pu contempler, celui qui n'a jamais existé puisqu'il n'y avait pas de regard pour le créer: "Les sites vierges disent le premier matin du monde : le contempler est rare, c'est une expérience limite."

L'homme a sa part dans la création. En ce temps zéro, rien n'est fait, tout reste à faire comme à voir, et il faut décider de la façon de le faire. Le sable, l'espace n'ont pas encore de formes...et c'est à l'homme que revient la difficile tâche et responsabilité de le modeler...

Expression des rapports de force...

D'ailleurs, Vincent Monthiers nous fait pressentir cette arrivée de l'homme sur cet espace vierge. N'est ce pas une trace du passage d'un avion qu'on remarque dans le ciel de cette troisième photographie?

Et l'homme sur la terre va alors s'approprier l'espace, le conquérir, lui imposer ses schémas comme nous le montre de façon brutale Marc Deneyer avec ses images de bottes de pailles cubiques. Comme nous ne disposons pas de reproductions des ces images, décrivons rapidement l'une d'entre elles.

L'image en noir et blanc représente une botte de paille géométriquement parfaite, parallélipipédique (désolée, le mot est barbare, mais il n'a pas de synonyme), la prise de vue est frontale accentuant la rigidité de l'ensemble, les fils électriques traversant l'image forment un réseau de lignes parallèles renforçant encore la géométrie de la composition. Dans cette image aucune place pour le hasard...et dans cette botte de paille symbolique non plus. L'homme impose ses schémas, dirige, découpe suivant des plans bien arrêtés.

Rien de plus géométrique, de plus froid, de plus inhumain a-t-on envie de dire devant ces bottes de paille...et pourtant non, justement elles sont humaines, nées du cerveau humain, trop humaines, peut-être...

Et l'homme impose ses schémas pour son propre malheur, n'a-t-on pas dit de ces bottes de pailles que faute d'être accueillantes, elles deviennent inhumaines?

C'est une vision extrême de l'action de l'homme et de sa société sur le paysage, de la volonté de conquête, d'appropriation (militaire?) que Marc Deneyer semble dénoncer.

Cette tension entre la société et l'environnement intéresse aussi Gabriele Basilico qui nous livre son regard sur ce rapport de force. Un regard qui laisse place au hasard, au questionnement... Le paysage du Nord de la France que nous présente Gabriele Basilico est un lieu d'activités : les sportifs sur la plage exercent leur énergie sur ces planches à voile pour maîtriser la mer tandis qu'au loin, dans de sombres usines, hommes et machines s'activent, et qu'un paquebot quitte le port à la rencontre d'autres horizons... Ce paysage est un concentré d'énergies ; celles des hommes et de leurs machines, celles de la mer et du vent....

Gabriele Basilico.

Cette image est une des rares présentant des personnages (que ce soit dans les travaux de l'ensemble des photographes ou dans celui de Gabriele Basilico). Par contraste, la vie qui s'en dégage est encore plus forte. La société est ici présente non plus seulement dans les schémas qu'elle impose à l'environnement mais aussi dans sa vie quotidienne, ses loisirs...Cette activité si présente est peut-être la raison de ce mot de "moderne" qui nous vient à l'esprit pour décrire ce paysage.

L'action de l'homme, dénoncée par Marc Deneyer, s'inscrit ici en pointillés au travers d'une mer trois fois dominée ; par des planches à voile qui la parcourent et se jouent des vagues, par un paquebot qui la franchit, par des usines pour lesquelles on a asséché le rivage?

Trois fois dominée et pourtant toujours là, toujours puissante, toujours potentiellement dangereuse... Bientôt. le vent se lèvera et les planchistes seront contraints à ranger leurs planches...

Le paysage que photographie Gabriele Basilico est empreint de ces rapports de force, empreint de cette tension entre l'homme et son environnement. C'est probablement la raison de sa modernité que cette capacité à exprimer un équilibre, qui n'est plus celui de Marc Deneyer, mais plutôt un équilibre instable, susceptible d'être renversé. Nous ne sommes plus là devant une affirmation, une dénonciation de la puissance (parfois malheureuse) de l'homme mais devant un questionnement des rapports de force, créateurs du paysage, qui s'exercent entre lui et son environnement.

Société et paysages...

Paysage modèle :

Ce sont ces rapports de force qui ont façonné nos paysages et qui ont conduit à la reconnaissance d'un certain type de paysage, reconnaissance, nous l'avons dit, due en grande partie aux tableaux des peintres depuis le XVI ème siècle.

On peut retrouver dans la vue réalisée par Gabriele Basilico du Tréport ce paysage classique.

L'image représente Le Tréport, une ville en bord de mer, photographiée depuis un point de vue élevé (mieux : le belvédère indiqué par les guides touristiques!). La composition classique utilise les lignes de force de l'image. La vision s'équilibre entre ciel et terre, et s'organise (faut-il s'en étonner?) autour du clocher. François Béguin note l'importance des clochers en tant qu'"objet-paysage" :

"Et à cet égard, c'est souvent en se plaçant à la croisée des règnes -entre le ciel et la terre, entre la terre et l'eau, entre les fluides et les solides- que l'objet-paysage jouait bien sur un rôle de conjonction entre ces dimensions, mais qu'il pouvait également communiquer l'impression qu'il établissait un ordre au sein du paysage. Le clocher est un lien entre la terre et le ciel, mais c'est en même temps un sommet qui, parce qu'il s'élève au dessus des arbres et des autres formes construites, devient le pivot autour duquel gravite le paysage. Un pivot dont la forme dit explicitement un ordre voulu, un effet concerté, et qui donc témoigne en faveur d'une conscience qui, s'étant ouverte à la perception d'un milieu global, ayant identifié ses articulations principales, définit le rapport qu'elle souhaite établir entre les éléments qu'elle met en contact."

Gabriele Basilico utilise ici cette capacité du clocher à organiser l'espace autour de lui, il le positionne dans le tiers inférieur droit de l'image, lui donnant ainsi plus de poids encore et réalise autour de lui l'harmonie de la vue. Cette harmonie s'étend alors (grâce à la composition mais aussi grâce à l'utilisation du noir et blanc qui gomme les inévitables oppositions des couleurs des bâtiments) entre la ville et le rivage, entre les maisons traditionnelles et les zones industrielles ; ces dernières devenant à peine perceptibles dans l'image. C'est une ruche dont on scrute l'organisation de loin, devant laquelle on s'étonne de tant d'activité et de tant de beauté...

C'est un paysage auquel on est attaché et qui exprime la beauté du pays, de nos villages, de nos campagnes et de nos rivages. C'est un paysage qui dit bien par sa parfaite composition, par son sujet, la nature de nos liens avec notre territoire patiemment conquis au cours des siècles et valorisé par un certain accord entre la nature et l'homme. Il consacre, à la manière des peintres des siècles derniers, cet accord devant plus à un certain pragmatisme de la relation entre l'homme et son milieu, plutôt qu'à une philosophie de la nature. En effet, c'est la nécessité de l'utilisation des ressources naturelles de notre milieu qui a façonné, au travers de l'agriculture, nos campagnes ou au travers de la pêche, nos rivages. "Le paysan ne parle pas du paysage. Il n'a pas la parole. S'il l'avait, il dirait peut-être qu'une belle vue n'a jamais rempli l'estomac. Il fait le paysage et le négocie. Il fait le pays que le peintre dira."

Territoires disparates :

Or aujourd'hui, notre rapport avec l'environnement a changé. Le développement de la technique a permis de réduire le lien à la terre, de minimiser la relation de survie réciproque. L'agriculture par exemple s'est dirigée vers la monoculture, la productivité n'est plus comparable à celle des temps passés. L'importance de la production et la modernisation des techniques (amélioration de la résistance des végétaux par exemple) ont permis de minimiser les conséquences des événements climatiques (sécheresse, grêle ...etc.). La disette et la famine dues à une mauvaise récolte ne sont plus de mise tout comme notre relation à la mer avec l'amélioration de la sécurité des pêcheurs a évolué et les chalutiers ne craignent plus ces violentes tempêtes qui mettaient en péril les pêcheurs du siècle dernier.

Nous subissons beaucoup moins les éléments incontrôlables de notre monde et nous les exploitons plus que nous ne les craignons.

Notre relation à la terre a changé et s'est éloignée d'une dépendance directe, et de ce fait nous façonnons des paysages différents, qui parfois par leur caractère éclectique disent bien cette perte du rapport direct au sol.

Bernard Birsinger s'est interrogé sur les territoires disparates, photographiant la ville et ses alentours. Ici, la ville et la campagne ont ensemble une relation très différente de l'ancien lien direct de la campagne subvenant aux besoins de la ville. Ici, la campagne représente plutôt l'aire abandonnée, en friche, voire le lieu où s'accumule les déchets rejetés par la ville. L'ordre n'est plus de la campagne à la ville mais de la ville à la campagne...

Les images de Bernard Birsinger, souvent en plongée, présentant des décharges sauvages au premier plan et la ville au loin, mettent l'accent sur une relation nouvelle. Bernard Birsinger utilise le noir et blanc et la lumière pour mettre en rapport les deux éléments et écrire ce lien ; les dépôts d'objets éclectiques brillent de multiples facettes de la même brillance renvoyée par les toits de la ville (correspondance des aplats et des rythmes). L'éloignement de la ville permet de conférer des tailles et formes semblables à ces signes d'habitation et ces signes de déchets. Le regard circule depuis les dépôts sauvages jusqu'à leur cause ; parcourant ces espaces dénudés et comme à l'abandon de toute utilisation rationnelle, jusqu'à la ville. Il réussit à associer plastiquement et symboliquement la ville et ce qu'elle rejette, vomit..

Bernard Birsinger décrypte cette nouvelle relation entre ville et campagne. Il ne dénonce pas (rien de spectaculaire, ni de violent dans ces images, mais bien plutôt une certaine recherche esthétique) : il constate cette évolution et l'étudie, scrutant méthodiquement les abords de la ville.

Bernard Birsinger

Bernard Birsinger.

Raymond Depardon s'est aussi intéressé aux territoires disparates, non pas aux abords des villes, mais plutôt dans la campagne elle-même. Il en mesure les changements dus au développement des moyens de communication ou de transport, ou à l'urbanisation. Il les mesure d'autant mieux qu'il les a vécu puisque, vers 1960, des projets d'aménagements routiers et industriels ont touché l'exploitation familiale : "Mes parents n'avaient toujours pas de successeur pour la ferme. A Paris, j'étais allé au ministère de l'Equipement pour voir si la future autoroute A6 passait réellement au milieu des terrains de mon père. Et j'avais en effet constaté qu'elle les coupait en deux. Mon père voulait se battre. Il refusait de vendre, mais la loi d'intérêt public fut vite votée et s'il faisait un procès, il perdait du coup l'indemnité promise aux exploitants des terrains. Une très faible indemnité. La Chambre de commerce de Villefranche en profitait pour exproprier toute la partie ouest des terres, afin de réaliser une zone industrielle. Je n'avais jamais vu mon père comme ça. Le fait de devoir se séparer de ses terres le mettait dans un état...".

Il confronte les technologies modernes à l'agriculture traditionnelle, décrivant avec force les modifications de nos paysages qu'elles ont entraîné. Ainsi, l'image d'un tracteur passant entre deux pylônes haute-tension montre bien combien les liens ancestraux n'existent plus, et combien cela modifie nos paysages.

Raymond Depardon.

Devant ces paysages éclatés, nous ne réussissons pas à retrouver ces liens à la terre qui font partie de notre culture. Les pylônes nous apparaissent comme des géants anachroniques (et pourtant c'est bien eux qui sont de notre temps!), implantés brutalement, violentant notre perception du territoire. Et pourtant, on sent bien dans l'image de Depardon, peut-être par la petite taille du tracteur et du paysan face à ces deux pylônes, peut-être aussi parce qu'il nous tourne le dos et qu'il s'en va, que c'est ce paysan qui est amené à disparaître et avec lui un certain type d'agriculture. Depardon nous montre en fait l'image d'une époque charnière, confrontant deux mondes, et si nous hésitons un moment avec lui entre nostalgie et regards vers le futur, l'unité de l'image, en particulier sa composition symétrique, crée l'impression d'un tout, nous permettant de reconnaître dans ces territoires disparates un paysage, celui du temps présent tout comme les images de Bernard Birsinger autorisaient la contemplation d'un paysage, alors même qu'il était sous-tendu par des relations très différentes de celles qui ont régi notre société pendant longtemps..

Intelligence des lieux :

Mais s'il est des territoires disparates, il est aussi des paysages qui nous apparaissent harmonieux et sont comme une entente entre société et environnement, différente de celle montrée par Gabriele Basilico -qui est surtout crée par l'utilisation d'un certain type de représentation, un modèle de construction de notre perception du paysage-. Il est parfois dans certains paysages presque une intelligence des lieux, celle par exemple que nous décrit Alain Ceccaroli dans ses images de routes des Hautes-Alpes. Leur sinueux tracé épouse les formes et contours des massifs qu'elles traversent et la lumière révèle cet accord entre formes naturelles et constructions humaines. Parfois, au contraire ce sont les formes naturelles qui miment les constructions humaines ; ainsi, cette branche d'arbre dont la courbe répond à celle du mur qu'elle surplombe.

S'intéressant aux blockhaus du littoral normand, Alain Ceccaroli photographie les falaises brutales et découpées, et l'architecture anguleuse des abris. La lumière directe qui assaillit la scène provoque des ombres nettes, franches, comme autant de coupes dans le paysage, révélant et amplifiant les lignes de construction.

A la ligne horizontale du blockhaus au premier plan correspond celle de la mer. La texture du béton se fond dans celle de la falaise par de grands aplats. Les ouvertures sombres des abris se dessinent comme autant de grottes plongeant dans la falaise. Les pans abrupts des falaises du fond viennent répondre aux pans plus lisses des constructions humaines.

Il n'y a pas ici de réelle tension entre les éléments artificiels et naturels, nous avons devant les yeux un seul lieu, une certaine homogénéité de l'espace.

Alain Ceccaroli scrute l'interdépendance des éléments humains et des forces naturelles Il recherche une certaine intelligence des lieux : intelligence humaine qui bien que visant à un but fonctionnel semble parfois instinctivement répondre aux formes naturelles, intelligence de la nature qui s'approprie les lieux, les intègre, les digère...

Le paysage, matrice de la société :

Cette interdépendance est probablement encore mieux révélée dans les travaux de Holger Trülzsch. Holger Trülzsch scrute le monde minéral et végétal. Il choisit en général des espaces naturels pierreux , parfois recouverts d'une végétation abondante mais peu variée. Il ne photographie pas les villes mais il les crée : il extrait du monde végétal ou minéral des structures que ne désapprouverait pas un architecte. Peut-être parce que lui-même a justement suivi des études d'architecture...

Ainsi, cette image d'un piton rocheux morcelé par l'érosion, évoquant un village du Sud-Est de la France avec son enchevêtrement de toits pour qui le voit du dessus.

Que dire de cet escalier qu'il ne nous reste qu'à gravir ; escalier né des racines qui s'organisent comme autant de paliers, escalier que le choix de la contre-plongée et d'une lumière dure révèle...?

La nature dans les images d'Holger Trülzsch semble répondre dans son évolution à une certaine logique des lignes proches de la logique des constructions humaines. Mais peut-être Holger Trülzsch pose-t-il une question :

Lisons-nous dans la nature les modèles que nous connaissons pour les utiliser dans nos constructions ou lui-a-t-on emprunté ces modèles ?

Qui agit sur qui?

Augustin Berque répond par son "postulat du paysage" : "[...] Les sociétés aménagent leur milieu en fonction de l'interprétation qu'elles en font, et qu'elles l'interprètent en fonction de l'aménagement qu'elles en font." Le paysage naît de l'histoire des sociétés et la modifie à son tour : "Le paysage est une empreinte, mais c'est aussi une matrice".

Werner Hannapel dans ses images de "sculptures" végétales pose probablement la même question. Pourquoi les formes verticales et symétriques des végétaux nous paraissent-elles si surprenantes dans ce milieu naturel? Nous nous étonnons de la présence dans la nature de formes si proches de celles des constructions humaines mais a-t-on oublié d'où nous nous sommes inspirés pour créer nos constructions, comme d'ailleurs pour réaliser la majeure partie de nos inventions?. C'est l'observation patiente et attentive de la nature et de ses lois qui nous a conduit à créer des immeubles, comme à réaliser des avions. De la même façon, l'idée que l'on se fait des paysages et en particulier des beaux paysages modifie notre manière de gérer notre société.

Espace-temps de paysage..

"Le temps du paysage est linéaire, celui de l'homme est cyclique" :

Au travers des paysages photographiés au cours de cette mission, comme au travers de nombreux paysages réels, se lit souvent l'histoire du temps. On parlera ici des photographes qui semblent s'y être intéressés plus spécifiquement, même si c'est une constante dans beaucoup de travaux.

Reprenons les images d'Holger Trülszch ou celles d'Alain Ceccaroli sur les blockhaus.

Ainsi, Holger Trülzsch semble déceler un mouvement dans la nature ; celui des racines qui créent des marches, qui investissent le territoire, se ramifient pour s'approprier le terrain, mouvement dans cette lente érosion qui transforme les roches, mouvement encore dans ces deux arbres qui se penchent l'un vers l'autre comme pour une conversation intime, un murmure...

Imperceptible mouvement de la nature qui absorbe lentement, mais sûrement, les restes de civilisation abandonnées de l'homme ; végétation qui recouvre ces ruines. La nature dans les images d'Holger Trülzsch a tout son temps...

Elle se joue de l'homme et de ses constructions, les absorbant sous sa végétation pour mieux les imiter...

Les blockhaus d'Alain Ceccaroli, parce qu'ils ne sont plus que des réminiscences de la dernière guerre, sans plus aucune fonctionnalité si ce n'est celle du souvenir, sont aussi une allusion directe au temps qui est passé, au paysage qui a changé et notre perception avec lui (on y lit aujourd'hui les traces d'une guerre, alors qu'au moment de leur construction ils évoquaient probablement la défense et une potentielle sécurité). Ce passage du temps sur le paysage est peut-être à l'origine de cette intelligence des lieux qu'on a pu déceler dans ces images. C'est le temps qui permet l'absorption dans le paysage des unités autrefois indépendantes voire hétéroclites, comme c'est lui qui nous permet de moduler et d'adapter notre perception du paysage.

Sophie Ristelhueber.

Dans les travaux de Sophie Ristelhueber, le temps se lit non pas au travers de la progression de la végétation mais plutôt grâce à son travail sur la roche. Par ses choix de cadrage et de composition, Sophie Ristelhueber intensifie la présence minérale et avec elle l'évocation d'un temps qui marque nos paysages depuis la création de la Terre. Elle nous présente une vision statique du paysage, équilibrée et peu encline à permettre au regard de s'échapper de l'image, de lire la profondeur du paysage. Le ciel n'apparaît que rarement, des lignes obliques formées par les flancs des montagnes s'entrecroisent et verrouillent l'image. Le regard se heurte à une muraille. Ainsi, une image représente une route qui semble s'arrêter contre la roche, le regard scrute la route avec tout ce que celacomporte d'idée de voyage, de découverte, d'avancée dans le territoire et bute brusquement comme dans une impasse.

Paradoxale route qui ne conduit nulle part....nulle part, est-ce bien certain? En fait elle nous conduit à l'essentiel ; la roche, la matière brute révélée par une lumière grise sans éclat qui intensifie sa substance minérale.

Le paysage que nous présente Sophie Ristelhueber est statique, il est vieux de quelques millénaires, les plis géologiques, failles, mouvements synclinaux et anticlinaux sont là pour nous rappeler que ce paysage résulte d'une histoire géologique que l'oeil peut lire. Sa présence en tant qu'objet est intense, massive, elle pèse dans l'image, elle pèse d'une double gravité, littérale et figurée L'échelle donnée par ces images est celle du temps géologique; sans commune mesure avec celle de la vie humaine..

D'ailleurs Sophie Ristelhueber nous parle aussi de ce passage (nous verrons qu'il ne s'agit bien dans ces photographies que d'un "passage") de l'homme sur la Terre au travers des voies de communications; voies ferrées, routes, viaducs...Les voies ferrées qui traversent les images de Sophie Ristelhueber ne font que les traverser, lignes qui pèsent peu en regard de la terre, de la présence minérale dans cette vision en plongée. Là encore l'image ne permet pas la lecture en profondeur, c'est un aplat qu'on nous donne à lire, presque une vision de cartographe. Une seule image fait apparaître un train à demi-sorti de l'image (par la droite), vu en plongée. Le regard s'accroche à peine à ce train, dont le flou dit bien que d'ici quelques secondes il ne sera plus là, et on reste face à cette muraille dont les petites anfractuosités, irrégularités géologiques, accrochent notre regard. Sophie Ristelhueber semble chercher ses repères dans cette substance physique, géologique, ce conglomérat de terres et de roches qui composent notre planète.

Le choix de montrer l'homme dans le paysage au travers des voies de communications (route, voies ferrées) dit bien son caractère éphémère, de passage... et s'il ajoute quelques signes de son existence dans le paysage, il ne peut remettre en cause la structure même de ce monde (la terre, les roches) ni son éternité.

Jouissance privée du paysage:

" Ca c'est, pour moi, le plus beau et le plus triste paysage du monde.

[...] C'est ici que le Petit Prince a apparu sur terre, puis disparu."

Face à cette stabilité du paysage, Pierre de Fenoyl tient compte de sa permanence mais en décrit minutieusement les petits événements qui l'animent : ombres des nuages qui passent, rais de soleil, ombres frémissantes des feuillages... Ces photographies, où le jeu des éléments parcourt et marque terre et ciel exprime l'état immédiat, juste avant que la lumière ne change, juste après qu'elle ait changée. Cet arbre en bord de route n'est-il pas là qu'au seul moment de la photographie? Il n'a jamais été ainsi et ne le sera jamais plus, dès lors que le temps passera sur lui, après le déclic de l'appareil.

Pierre de Fenoyl.

Il propose en fait un paysage de l'instant, vivant non pas comme Sophie Ristelhueber sa lente éternité mais au contraire sa fugacité apparente. Pierre de Fenoyl photographie de fugitives visions et note pour chacune d'elles, de la même façon qu'il tiendrait son journal intime, la date et l'heure de prise de vue. Et comme dans un journal intime, il nous raconte ses émotions, ses pensées du moment, immédiates; comme une tentative pour décrypter ces instants de vie. Les paysages de Pierre de Fenoyl sont éminemment personnels; fruits d'un instant du regard. Il nous livre ainsi ses paysages qu'il n'a jamais cessé de photographier, et dont il s'est entouré comme autant d'instants heureux ou malheureux, comme tous les instants d'une vie.

Pierre de Fenoyl montre bien par ses images à quel point la vision, la reconnaissance d'un paysage est personnelle; moment d'intimité, dans l'instant de la photographie, entre l'homme et son milieu. C'est aussi un paysage soumis au temps; celui qui passe et celui qu'il fait.

Les travaux de Raymond Depardon évoquent aussi le paysage personnel mais dans une optique différente car il a choisi de retourner sur ses lieux d'enfance; la Ferme du Garet, pour réaliser des images. Il s'en explique dans un entretien rapporté dans un hors-série de Télérama sur la photographie:

"Votre ferme natale, vous y revenez toujours."

" Parce que l'erreur vient de là. Je me demande aujourd'hui encore pourquoi je suis parti faire l'idiot au flash et au 6x6, couvrir des premières de Brigitte Bardot, pourquoi je n'ai pas fait ces photos de mes parents avec leurs boeufs, pourquoi j'ai quitté cette ferme où il y avait tant d'images magnifiques à faire. Aujourd'hui, c'est trop tard. autour de la ferme, le paysage s'est rétréci : l'autoroute la traverse, elle est cernée par une zone industrielle."

A ce titre, ces photographies du "paysage rétréci" de la ferme du Garet se rapprochent de l'autobiographie; c'est toujours le temps présent qui est décrit mais un présent qui évoque des souvenirs, des images du passé, un présent qui permet des comparaisons, un présent formé de déceptions surmontées.

Raymond Depardon semble confronter ses souvenirs (et donc ses représentations) des lieux où il a vécu, aux nouvelles représentations de l’espace qu’il peut percevoir. Il nous présente deux images de corps de ferme.

Raymond Depardon.

L’une représente une cour jonchée de cageots vides et éparpillés, une chaise de jardin à même le sol au pied de l’arbre qui devait autrefois permettre à l’habitant de ces lieux de se rafraîchir à l’ombre protectrice de son feuillage, un escalier à la rambarde usée... Cette cour révèle un désordre évident et donne des signes d’abandon, les volets sont fermés et seule la porte du fond est entrouverte : on peut espérer que quelqu’un vive là, à moins que cette personne ne soit en train de partir...

Ce n’est pourtant pas une image de désolation que nous regardons. Là encore la composition rigoureuse et l’encadrement de la scène, à gauche par l’escalier et à droite par le tilleul, produit un caractère intimiste et l’on hésite à enjamber la chaîne qui marque l’entrée de la cour, à pénétrer dans ce lieu, remettre la chaise sur ces pieds et aller à la rencontre du propriétaire...

Raymond Depardon.

Que de contraste avec cette autre image d’une cour : c’est là au contraire une cour rangée, aménagée presque. Les corps de ferme sont entretenus soigneusement, la végétation typique des jardins est là pour compléter l’ensemble: massifs de roses rouges, rocaille, lierre couvrant une partie délimitée et donc nécessairement surveillée. Rien ne traîne sur le sol, l’espace est net, impeccable. Le tracteur dont on voit le "bout du nez " vient conforter cette idée d’un ensemble opérationnel, dont le cadre ancien est réaménagé (mais avec discrétion) dans une volonté de fonctionnalité et d’efficacité qui transparaît alors dans les lieux.

Ces paysages de corps de ferme ont évolué, et si les acquis du passé sont conservés (constructions...), ils se sont adaptés à une nouvelle agriculture, qui intègre des notions de productivité et de rentabilité. Ainsi évoluent les paysages d’enfance de Depardon. La mère de Raymond Depardon habite cette cuisine rustique et ressemble presque à un fantôme ; seul élément indistinct et flou dans un environnement où la précision du détail domine. Petite figure et pourtant vivante, dont le vie quotidienne se lit trop bien dans ces quelques linges qui sèchent.

Récit autobiographique de ses paysages...et s'il y a autobiographie au travers des paysages, il y a bien paysages personnels, ceux qui font partie de nos souvenirs, au même titre que tous les événements de la vie...et que nous voyons différemment parce qu'ils représentent pour nous beaucoup plus qu'un lieu. Ils cristallisent en eux des instants, voire des périodes de notre vie. Ils en font partie....

Parfois dans les images de Raymond Depardon, seule apparaît une petite épaisseur de terre, traversée par un chemin et jalonnée par les poteaux électriques qui s’inscrivent comme des traits d’union entre la terre et le ciel. Il utilise un champ large lui permettant d’embrasser cette vaste plaine et l’étendue des cultures. On a pu dire que la vision de Raymond Depardon était "américanisée" mais lorsqu'il s'agit de fixer les signes des temps : clôtures bois et fils barbelés, barrière métallique plus moderne...etc., il se rapproche et en fait le sujet dominant de sa photographie. Il fait un gros plan sur cette clôture usée, rongée, envahie de mauvaises herbes. La composition est symétrique et l'absence de lointains dans cette image produit un face-à-face qui bloque le regard. Dans l'image d'une entrée de corps de ferme, marquée par une barrière métallique récente, la composition est plus complexe, formant presque un triangle (pyramide) et le regard peut circuler jusque vers l'arrière-plan, vers les bâtiments. Peut-être peut-on lire un peu de la vision de Raymond Depardon dans la comparaison de ces deux images : s’intéresser au caractère intimiste des objets et paysages du passé par des cadrages resserrés et sans possibilité d’aller en profondeur dans l’image et aller de l'avant, se diriger vers l'avenir dans ces photographies d’éléments plus modernes qui permettent au regard de circuler vers l’horizon : c’est ce possible, ce futur vers lequel l’homme marche. La première clôture maintient à distance par ce face-à- face empêchant la circulation du regard, tout en créant une intimité; d'un face-à-face peut naître un tête-à-tête... Cette distance est peut-être celle qui sépare celui qui se tourne vers ses paysages d’enfance de son enfance réelle, perdue à jamais...Dans la deuxième image, la barrière est mobile, on peut la passer et elle nous ouvre de nouveaux horizons. Et Depardon utilise dans cette photographie une composition toute aussi équilibrée, toute aussi rigoureuse que pour ses images plus intimistes. Il regarde vers l’horizon avec ses acquis du passé, sans nier l’un au profit de l’autre mais en équilibrant ces deux temps, répondant à l’un par l’autre...

Pierre de Fenoyl comme Raymond Depardon nous parle tous deux de la jouissance privée du paysage, celle de l'instant vécu au temps présent comme celle d'une cristallisation, d'une certaine synthèse de notre itinéraire dans des paysages autobiographiques.

L' étude des images de la DATAR est, bien entendu, loin d'être exhaustive. Tout d'abord parce qu'on a effectué un choix personnel dans les travaux produits, d'autre part parce qu'on a étudié un ou deux axes par travaux afin de mettre en évidence les corrélations, les intérêts communs entre les différents travaux (tout en respectant l'originalité de chacun), plutôt que de réaliser une étude complète de toutes les images de chaque photographe. L'intérêt de cette démarche réside dans la mise en évidence de l'importance du regard personnel des auteurs sur le paysage associée à sa capacité de représentation. Le regard du photographe, par le choix nécessaire, la sélection qu'il fait dans le réel permet la création de relations entre les éléments, la compréhension des liens qui sous-tendent le paysage comme la compréhension de notre perception du paysage. La photographie et les photographes ont ainsi un rôle à jouer dans l'appréhension de nos paysages contemporains : "C'est que cet appareil photo dont on est en droit d'attendre une prestation purement technique est en fait l'outil idéal pour matérialiser ce concept de paysage.". La photographie de paysage, grâce à ces initiatives, a conquis une nouvelle place, qui peut se révéler enrichissante autant pour la photographie elle-même que pour nos paysages. Nous tenterons de montrer dans la dernière partie les limites ou au contraire les ouvertures qui existent pour que le paysage dans sa compréhension contemporaine devienne réellement un sujet de choix pour le photographe.

LA PHOTOGRAPHIE DE PAYSAGE : QUEL AVENIR?

Nous avons vu que depuis vingt ans s'est développée dans de nombreux milieux une réflexion sur le paysage et que la photographie a été rapidement associée à ces études, rappelons les exemples pris de l'Observatoire Photographique du Paysage, de la Mission Photographique de la DATAR, parce qu'elle peut associer au document le regard personnel d'un auteur. Cependant, il faut rappeler que la Mission Photographique de la DATAR, si elle fut d'importance, est aujourd'hui -et depuis 7 ans déjà- terminée. Nous aimerions dans cette dernière partie montrer dans quelle mesure aujourd'hui l'engagement du photographe au paysage contemporain est valide et susceptible de proposer des développements intéressants...

Le paysage ; un sujet enrichi...

S'intéresser à la notion du paysage développée durant ces dernières années et aux utilisations de la photographie qui ont été faites dans ce cadre me semble apporter beaucoup au photographe de paysage, comme à toute personne les aimant. Cependant, j'en parlerai d'un point de vue personnel parce que je ne veux pas préjuger de l'intérêt de chacun pour la question.

Tout d'abord, il me semble que cette théorie du paysage -dont nous n'avons abordé que les points essentiels et en particulier sa définition de représentation culturelle- est source d'une meilleure compréhension du paysage parce qu'elle se concrétise réellement. Nous l'avons vu au travers d'un corpus d'images anonymes issu du Concours "Mon paysage, nos paysages" et l'importance des pourcentages des caractéristiques communes (en général supérieurs à 80%) nous en prouve la validité, comme simplement au travers des images qui nous viennent naturellement à l'évocation du mot paysage. Ces réflexions participent ainsi à l'explication de notre attachement au paysage. Les utilisations qui ont été faites de la photographie dans ce cadre ont enrichi et la notion de paysage et la photographie elle-même en lui procurant un nouveau cadre d'expérimentations. Ainsi, j'ai souhaité réaliser des photographies en m'intéressant plus particulièrement à des lieux où se rencontrent action de l'homme et espace naturel. J'ai choisi d'effectuer ces prises de vue dans un lieu qui m'était déjà connu en tant que sujet photographique : le lac d'Aiguebelette aux alentours de Chambéry. Ce choix s'est appuyé sur la présence de l'eau en tant qu'élément naturel et l'un des moins maîtrisé par l'homme. D'autre part, le lac d'Aiguebelette présente des abords très variés; parfois sauvages, parfois fortement aménagés (base de loisirs, équipements touristiques) mais aussi -et c'est ceux là qui m'ont plus particulièrement retenu- des lieux dont l'avenir est relativement incertain, dans la mesure où ils sont soit plus ou moins à l'abandon soit en cours de transformation et dont on ne peut encore présumer l'aspect final. Il m'a paru essentiel d'intégrer les images directement dans ce mémoire parce la démarche quant au choix des lieux m'a permis de m'interroger sur leur devenir en tentant d'intégrer ces réflexions sur le paysage et son évolution... et d'y confronter mon intérêt de toujours.

S'interroger sur le paysage et les utilisations faites de la photographie dans ce cadre me parait enrichissant pour le photographe amateur de paysages. D'un point de vue personnel, j'ai pris beaucoup de plaisir à la réalisation de ce mémoire et je pense que j'en aurai encore à approfondir le sujet dans l'avenir.

D'autre part, le paysage offre encore des ouvertures à la photographie. En effet, à la suite de la DATAR sont apparues de nombreuses missions photographiques dont certaines se poursuivent à l'heure actuelle, comme c'est d'ailleurs le cas de l'Observatoire Photographique du Paysage.

Des missions photographiques actuelles sur le paysage...

D'origines diverses

A la suite de l'initiative de la DATAR sont apparues de nombreuses missions sur le paysage. Nous n'en dresserons pas l'inventaire, parce que cela ne présente pas un grand intérêt et que de plus cela risquerait d'être fort long -on pourra entre autres se reporter à l'ouvrage Paysages sur commande - mais nous souhaitons surtout montrer que ces missions photographiques émanent d'organismes divers et souvent très différents, ce qui tend à prouver une généralisation de ce type d'opérations.

Ainsi, des administrations publiques se font les commanditaires de diverses missions photographiques sur le paysage, souvent en association avec une instance culturelle (centre culturel, galeries...). En 1987, c'est le Conseil Général et des Mairies du Territoire de Belfort qui décide de réaliser une mission photographique reprenant sensiblement les mêmes principes que celle de la DATAR sur les 101 communes du Territoire. Cette mission est établie en collaboration avec un établissement culturel et dirigée par Alain Buttard. L'organisme commanditaire de la mission ; le Conseil Général et des Mairies, souhaite alors, au travers des images produites par une dizaine de photographes, diffuser et valoriser l'image du Territoire de Belfort. L'association avec un établissement culturel permet de recadrer cette mission dans une réflexion sur le paysage contemporain, réflexion proche de celle de la DATAR : "Ni opération de promotion, ni enquête sociologique, ni état des lieux à usage documentaire, cette mission se propose de contribuer concrètement par la production d'oeuvres, à la réflexion sur le paysage contemporain. Cette réflexion est cadrée par le postulat suivant : il n'y a pas une vérité naturelle ou sociale du paysage qui puisse être objectivement enregistrée ou subjectivement interprétée. Le paysage, fait culturel complexe, existe plutôt dans la relation entre un espace et celui qui le regarde (compte tenu de l'histoire des représentations). Les identités respectives du lieu et de l'observateur étant révélées par l'acte photographique, c'est lui qui crée le paysage.".

D'autres organismes ont réalisées des missions similaires quant à la réflexion sur le paysage, il s'agit par exemple de missions régionales à l'initiative de centres culturels locaux. C'est le cas par exemple de la Mission Transmanche s'intéressant aux sites transformés par les chantiers du Tunnel sous la Manche et à l'initiative du Centre culturel de la région Nord-Pas-de-Calais. Citons Bernard Latarjet à propos de cette mission : "Ce cahier, le sixième d'une collection lancée il y a trois ans me paraît traduire de manière exemplaire un mouvement marqué notamment par la Mission Photographique de la DATAR, le Conservatoire National du Littoral, l'Ecole des Beaux-Arts de Metz, le Parc Régional de Guadeloupe, la Direction des Routes et qui vise à associer les artistes à des recherches liées aux grandes transformations de notre société. Non pour illustrer, démontrer, dénoncer mais pour enrichir de formulations originales une expérience sensible de ces transformations, formulation créatrice de sens et de valeurs sans lesquelles le paysage -puisque c'est de lui qu'il s'agit- sera de plus en plus un paysage sans qualité."

Ainsi, de nombreuses instances de conservation des sites se sont intéressés à la photographie comme moyen d'appréhension des paysages : la mission du Conservatoire du Littoral sur les territoires achetés et protégés par l'organisme, ou celle effectuée à l'initiative de la Délégation Régionale à l'Architecture et à l'Environnement sur les sites classés de Bretagne. Les ministères se tournent aussi vers cette utilisation de la photographie. Au début des années 90, le Ministère de l'Agriculture met en place une opération photographique intitulée "Monde rural Européen", à l'initiative d'Eric Perrot. Si le cadre de cette action est quelque peu différent puisqu'il s'agit d'un thème beaucoup plus large que le paysage et d'une réflexion sur le reportage, il est intéressant de noter son existence et encore une fois cette volonté de témoigner et de participer, par la production d'oeuvres, à la mémoire de notre monde.

Enfin, l'ensemble de ces actions s'accompagne souvent d'un partenariat avec des entreprises privées. La Mission du Conservatoire du Littoral a plusieurs partenaires dont l'éditeur Marval, La Fondation Electricité de France, ou Gaz de France. On peut aussi citer l'exemple du concours créé en 1992 sur le thème "Paysages Européens" par le Centre Culturel André Malraux de Vandoeuvre et la Délégation Régionale Lorraine d'Electricité de France. Il s'agit d'un prix photographique qui récompense de jeunes auteurs, permettant ainsi la promotion de ces artistes et la contribution à la valorisation du patrimoine paysager européen. Ces partenariats sont bien entendu le résultat d'une recherche de fonds financiers pour mener à bien les projets envisagés. Cependant, il faut noter que si les entreprises privées participent à ces missions, c'est qu'elles valorisent leur propre image en montrant leur intérêt pour le paysage, sa conservation et sa mise en valeur. Et il n'est pas très étonnant de constater que ce sont justement les entreprises critiquées voire attaquées sur ce sujet, (centrales nucléaires pour EDF, lignes de Train à Grande Vitesse pour la SNCF, industries chimiques pour Rhône-Poulenc...) qui sont les partenaires de ces missions photographiques. Ces entreprises prennent ainsi en compte une nouvelle sensibilité du public au paysage et souhaitent participer à une diffusion d'une réflexion sur les paysages contemporains.

Au travers de ces exemples, on voit que de nombreuses opérations photographiques sur le paysage se sont créées en cette fin de siècle, que ces missions concernent des organismes différents quant à leur statut et leur objectif. Cela nous autorise à penser que l'utilisation de la photographie pour approfondir une réflexion contemporaine sur le paysage s'est relativement généralisée.

Prévues pour durer...

D'autre part, ces missions sont de plus en plus souvent à très long terme voire ne proposent pas de terme établi. Nous avons vu que l'Observatoire Photographique du Paysage exerce une action continue depuis 1989. Cette action doit se poursuivre de nombreuses années afin de constituer un fonds photographique important pour les générations futures. C'est le cas aussi de la mission sur Le Monde Rural Européen du Ministère de l'Agriculture qui se poursuit aujourd'hui. L'élaboration des projets évolue souvent et c'est heureux parce que représentatif d'un certain dynamisme. On peut donner l'exemple de la Mission du Conservatoire du Littoral qui oriente actuellement différemment ses projets : restriction du nombre de photographes mais missions plus importantes, en terme de temps consacré et d'espace couvert.

Aujourd'hui la plupart de ces missions n'établissent pas de terme définitif à leur action et font montre d'un certain dynamisme dans la redéfinition de leur objectif ainsi que comme nous le verrons dans l'effort réalisé pour diffuser leurs travaux. Au travers de la relative généralisation de ce type d'opérations, comme de l'absence de terme établi, la photographie de paysage a trouvé une possibilité de réalisation et donc d'expression. La Mission Photographique de la DATAR a été un peu plus qu'une initiative, elle a surtout été un catalyseur...

Et mieux diffusées...

D'autre part, il me semble important de souligner que ces opérations photographiques ont évolué vers une plus grande diffusion des images et c'est bien la moindre des choses si on souhaite que ces images participent réellement à l'enrichissement de notre culture du paysage. Cela n'a pas été toujours le cas et on peut remarquer que la Mission de la DATAR n'a donné lieu qu'à deux expositions et à la parution de deux livres, d'ailleurs épuisés chez l'éditeur. Depuis, les images sont archivées à la Bibliothèque Nationale et rassemblées sous le terme de "fond DATAR", lequel est d'ailleurs assez peu accessible dans la mesure où chaque image est présentée sous format 40x50 cm; montée sous Marie-Louise. Rappelons que le fonds compte 2000 images de ce format et de ce poids...La numérisation en cours permet cependant d'espérer qu'elles seront un jour plus accessibles au public. L'archivage de ces images à la Bibliothèque Nationale, dans des conditions parfaites de conservation, montre bien cette volonté de former une mémoire de nos paysages pour le futur mais nuit à une réelle diffusion des images et ne touche donc que très peu le public (à fortiori en Province). Il semble qu'en cela les missions actuelles ont évolué vers une plus grande diffusion. En effet, si la volonté de constituer une mémoire pour les générations futures est toujours présente, il apparaît aussi que ces missions peuvent permettre à l'organisme qui en est l'auteur de se faire connaître et de présenter ses activités auprès du public au travers d'expositions ou de parutions. Le pouvoir attractif de l'image est alors utilisé. Cette volonté de communication se fait aussi au profit des images, puisque leur diffusion est étudiée dès le début des projets et ainsi, on peut noter qu'une mission comme celle du Conservatoire du Littoral a mené à la parution de douze petits ouvrages sur chaque auteur et de deux gros volumes sur l'ensemble des travaux. Le projet actuellement en élaboration prévoit la parution de recueils photographiques commentés par des écrivains. L'Observatoire Photographique du Paysage organise régulièrement des expositions comme celle effectuée en novembre 1994 à la Villette, présentant des séries photographiques d'un même paysage à différentes époques. Celle-ci a été conçue de manière à être itinérante et l'exposition a alors circulé également en province; de plus, la mise à disposition de l'exposition était gratuite... Signalons d'ailleurs qu'une deuxième exposition est en préparation et sera présentée à la Villette dans le courant de l'année.

On mesure par ces quelques exemples l'effort effectué quant à la diffusion de ces images et cet effort contribue directement à l'enrichissement de la notion de paysage comme à la photographie. Il est cependant encore trop tôt pour mesurer les effets d'une telle volonté de diffusion d'une réflexion sur les paysages contemporains. Cependant, il paraît certain qu'expositions et parutions d'ouvrages ne peuvent prétendre, à eux seuls, toucher le grand public. Seule la presse, grâce à la large audience dont elle bénéficie, pourrait remplir ce rôle. Voyons-donc ce qu'il en est ...

La presse : un milieu favorable

Mentionnons déjà qu'une presse spécialisée s'est crée sur le paysage au travers de sujets ou hors-séries sur le paysage apparaissant dans des revues de géographie, comme Hérodote, de revues sur le patrimoine telle que Sites et Monuments qui a consacré un volume entier au paysage. Cependant, il faut bien avouer que ces revues sont diffusées assez confidentiellement et constituent plus des "antennes" des différents acteurs du paysage destinées à confronter les points de vue entre "professionnels" plutôt qu'à informer le public. Aussi avons-nous choisi d'étudier la répartition des sujets traitant du paysage au travers des dix dernières années (1985-1995) d'un hebdomadaire; l'Express et d'un magazine; Géo. La démarche consistait à prendre en compte les sujets sur le paysage mais dans des optiques telles que la conservation des sites, la protection d'un patrimoine ou l'aménagement des territoires. Cela signifie que nous avons éliminé (et dans le cas d'un magazine tel que Géo traitant beaucoup des voyages, de la découverte, il est particulièrement important de le préciser) les sujets qui parlent du paysage dans un contexte touristique. De la même façon, nous n'avons pas retenu non plus les sujets traitant essentiellement d'écologie, de protection de la faune et de la flore...etc. Enfin, afin d'éviter de trop prendre en compte des événements nécessairement ponctuels, nous avons évité les sujets traitant de grandes catastrophes telles qu'accidents nucléaires, marées noires...

Deux précisions s'imposent...D'une part, il n'est pas toujours évident de déterminer dans quelle mesure l'article parle plus d'écologie que de paysage, du fait de l'amalgame (auquel nous avons d'ailleurs fait allusion dans la première partie) des différentes notions. Cependant, parcourir l'article nous a permis en général d'apprécier son orientation principale. D'autre part, bien que cette étude ne tienne pas compte des événements ponctuels puisqu'on s'intéresse à une évolution générale du nombre d'articles sur le paysage, on peut préciser cependant que la place accordée à ces événements est de plus en plus importante et que cela même peut favoriser un plus grand intérêt pour le paysage.

Un intérêt croissant pour le paysage :

Evolution quantitative :

Nous présentons dans le tableau suivant les résultats de cette étude, en termes quantitatifs : nombre d'articles traitant du paysage (dans le cadre défini précédemment) et en nombre de pages consacrées au sujet. Quand il s'agissait de dossiers s'intéressant à plusieurs thèmes, on n'a retenu que les pages traitant réellement du paysage. Certaines données nous manquent; nous n'avons malheureusement pas pu consulter les journaux correspondants.

  1985 1986 1987 1988 1989 1990 1991 1992 1993 1994
Express                    
Nombre d'articles 4 4 11 5 11 8 7   7 2
Nombre de pages 10 5 20 11 20 17 15   18 7
Géo                    
Nombre d'articles   2 3 2 2 4 2 8   4
Nombre de pages   10 8 7 8 24 20 47   30

 

Qu'il s'agisse de Géo ou de l'Express, nous pouvons relever une tendance à la progression du nombre de sujets traitant du paysage dans le cadre défini précédemment, du moins jusque en 1993. Il nous est difficile d'analyser les raisons de la diminution du nombre de sujets dans l'Express pour l'année 1994, du fait du peu de recul dont nous disposons pour savoir si cette diminution est et sera infirmée ou confirmée. La croissance pour l'Express est plus ancienne que pour Géo puisqu'elle a commencé vers 1987, date à laquelle nous comptabilisons 11 sujets se répartissant essentiellement entre des articles sur la protection, mise en valeur des sites; citons par exemple cet article intitulé "Une si jolie petite île...le maire d'Hyères veut urbaniser Porquerolles" et des articles sur les grands aménagement tels que le Tunnel de la Manche ou le pont de l'île de Ré. Le nombre de sujets se stabilise ensuite vers 7 sujets par an jusque vers 1993. L'évolution dans Géo est plus récente : elle n'apparaît qu'au début des années 90. Cette différence entre Géo et l'Express s'explique probablement par le fait que l'Express étant un magazine d'actualités a rendu compte des diverses manifestations locales contre les projets d'aménagements tandis que Géo paraissant tous les mois ne peut tenir compte de ces événements et publie des articles se référant à l'ensemble d'un site et aux problèmes paysagers qui s'y posent. C'est le cas lorsqu'en 1991 apparaît dans un dossier sur le Savoie, un article de trois pages sur les stations de ski; Banlieue en altitude. Le titre indique assez bien la teneur de l'article, décrivant un paysage "défiguré" et que l'on n'a pas su protéger, remettant aussi en question les stations de ski "soi-disant" intégrées et qui, en été, le sont encore moins.

Qu'il s'agisse donc d'articles témoignant de manifestations locales ou d'articles plus généraux, leur nombre est en augmentation dans les deux revues étudiées jusque vers 1993.

Evolution qualitative

Cette croissance du nombre d'articles sur le paysage s'accompagne aussi -et c'est essentiel- d'une augmentation très nette du nombre de pages consacrées au sujet et surtout du nombre d'illustrations. C'est-à-dire que l'augmentation quantitative des articles sur le paysage s'accompagne d'une augmentation qualitative de ces articles. Nous ne donnerons qu'un seul exemple mais il est relativement parlant. Le même sujet a été traité dans l'Express en 1986 et 1990; il s'agit de l'implantation contestée d'une ligne EDF au travers du val Louron dans les Pyrénées. On peut d'ailleurs remarquer que le titre de l'article n'a pas beaucoup changé en quatre ans. Par contre, l'article de 1986 comptait une seule page et une illustration; à savoir une carte du tracé prévu pour la ligne EDF. En 1990, le même article (le projet n'ayant toujours pas abouti) compte trois pages et quatre illustrations; toutes des photographies, dont en particulier un paysage de la dite-vallée vue depuis un point de vue assez élevé (et ce n'est pas sans nous rappeler quelques réflexions sur le paysage préféré), en couleur et au format approximatif d'une page. Cet exemple est représentatif de l'évolution qualitative des articles et ainsi de l'intérêt grandissant porté à ce type de sujets.

D'autre part, ces photographies de plus en plus nombreuses ne sont pas le résultat dune sélection hasardeuse; on peut au contraire déceler une certaine tendance dans la vision du paysage.

Un regard particulier sur le paysage:

La plupart des articles de l'Express concernent des problèmes d'aménagement local, ils sont alors illustrés de portraits en extérieur des personnes concernées; manifestants, maire de la commune, responsables des aménagements prévus... Pour résumer ces photographies, on pourrait décrire celle qui apparaît dans presque tous les cas; le maire montrant de la main le site "en danger". Associer ainsi dans une même image personnages et paysages, c'est aussi évoquer l'attachement de l'homme à ses paysages quotidiens. D'autres photographies donnent une vision d'ensemble sur le site; le point de vue est choisi élevé, et la légende évoque le paysage à venir en des termes propres à inquiéter : "le site encore préservé de ... va-t-il être bétonné?". Ces vues d'ensemble des sites se retrouvent souvent : les photographies sont prises en plongée depuis les sommets environnants le cas échéant ou sont -et c'est de plus en plus fréquent au cours des dix dernières années- des vues aériennes. Géo, qui accorde bien entendu beaucoup plus d'importance que l'Express aux photographies et en particulier aux photographies de paysage, semble presque s'être fait une spécialité de ce type de vue. Cette vision semble déjà assez ancienne et a sans doute été permise par le développement de nouvelles techniques et en particulier par l'apparition et la diffusion importante d'images prises par satellites. C'est une vision qui nous intéresse dans la mesure où elle marque bien un changement dans la façon de nous montrer le paysage. Il n'y a plus ici de lien physique de l'homme à son environnement, l'image ne se lit plus en profondeur mais dans ces aplats et ces rythmes. Pour voir les immenses damiers formés par les grandes étendues agricoles, il faut aujourd'hui quitter le sol. "Les paysages contemporains entrent avec difficulté dans mon champ de perception comme si je ne possédais pas en moi le montage type qui me permet d'articuler et d'assumer ma perception! Je dois prolonger mon corps de toutes sortes de prothèses.". On gagne dans ces images, aériennes ou par satellites, en quantité d'espace appréhendé : une image satellite peut nous montrer des lieux très éloignés à l'échelle humaine qui nous paraissent alors proches les uns des autres parce que, réunis dans une seule image, on les appréhende dans un même regard. L'homme prend alors conscience de son appartenance à un monde beaucoup plus vaste que le simple territoire qu'il a sous ses yeux. Il prend conscience de son appartenance à une planète; la Terre. Au travers de ces images, il domine l'espace, comme il n'a jamais pu le faire auparavant, mais simultanément cette domination est devenue beaucoup plus abstraite. Le lien direct avec cet espace, qu'établissait ses pieds sur le sol, s'est perdu et il n'a plus la maîtrise qui était celle du marcheur potentiel, cette liberté de conquérir et posséder physiquement le territoire. L'horizon vers lequel il dirigeait son regard et ses aspirations, a disparu.

Ces photographies aériennes sont une tentative pour appréhender des territoires qui nous échappent par leur immensité et leur disparité. En diffusant des prises de vue aériennes, la presse fait preuve d'une volonté certaine d'adapter ses choix photographiques pour une perception plus actuelle du territoire.

Prémices d'une évolution...

En cela, elle possède en germes les qualités qui pourront permettre de développer, de diffuser et d'illustrer la notion de paysage telle qu'on l'a définie. Quelques articles récents nous semblent d'ailleurs constituer les prémices d'une telle volonté. Ainsi, en 1993, l'Express publie une série d'article sur le thème Réinventons la France aujourd'hui. et dont le premier volet s'intitule Le paysage et l'identité.; le sujet faisant de plus la couverture. Une photographie illustre l'article : il s'agit d'un champ cultivé par un agriculteur sur son tracteur, tandis qu'à l'arrière-plan s'élèvent des immeubles banlieusards. La prise de vue est ici frontale, à hauteur d'homme ; ce paysage ne tend pas (comme un paysage aérien) vers une abstraction. Au contraire, on le regarde en face. Le choix de cette image qui illustre ces paysages où deux mondes se rencontrent tient probablement aussi d'une volonté de surprendre, de choquer le regard afin d'inciter le lecteur à lire l'article. Mais il est surtout intéressant de constater qu'associé à l'article, il témoigne d'abord d'une reconnaissance de ces lieux disparates en tant que paysage et d'une prise de conscience de l'importance des paysages quant à l'identité d'un pays et d'un peuple. Nous pouvons donner un autre exemple de ces prémices de diffusion dans la presse d'une réflexion sur le paysage avec cette phrase extraite d'un article de Géo et paru en 1994; intitulé Conserver, mais vivre aussi le présent, (et traitant du site de Cordes dans le Tarn): "Aujourd'hui, le public ouvre les yeux et découvre un paysage abîmé, bouleversé; par réaction excessive, il réclamerait presque l'interdiction de toute transformation. Ce n'est pas la solution, dans ce domaine comme dans celui du patrimoine.". Cette citation témoigne d'une évolution certaine dans la considération du paysage, dans la prise en compte de ce fameux "mouvement" du paysage (qu'il soit dû à des causes naturelles ou humaines) auquel s'intéresse l'Observatoire Photographique du Paysage.

A la faveur de cette capacité de la presse à rendre compte des évolutions dans la perception du paysage, on peut conclure que réflexions ou images jusqu'alors quelque peu confidentielles (malgré les efforts faits par les différents organismes) ont des chances de pouvoir trouver dans la presse un écho. Il apparaît évident que cet écho servirait très rapidement les photographes de paysage...

Les réflexions menées sur le paysage, les initiatives photographiques effectuées dans ce cadre, constituent un enrichissement personnel pour le photographe amateur de paysages, qui pourra s'exprimer au travers des missions photographiques en cours, mais peut-être aussi à l'avenir au travers de la presse.

CONCLUSION

Au terme de ce mémoire, il apparaît que ce petit dialogue :

"-Oh, quel beau paysage!

-Tu as raison. Fais donc une photo."

trouve ses raisons d'être dans une conception du paysage comme représentation.

Nous nous faisons du paysage une certaine image et sortir l'appareil photographique est un acte essentiel nous permettant de la concrétiser. Mais cette image préconçue du paysage est susceptible d'évoluer pour une meilleure appréhension des paysages nouveaux qui nous entourent, et le photographe -par la maîtrise de son outil comme par l'originalité de son regard- devient alors un acteur essentiel de cette évolution. Nous avons vu que c'est son intérêt puisqu'on peut se montrer relativement optimiste quant aux prolongements futurs offerts à la photographie de paysage.

Mais son intérêt principal n'est peut-être pas là mais bien plutôt dans l'enrichissement personnel. Il semble en effet que le paysage soit une donnée essentielle pour l'être humain, et si, pour les besoins de notre propos, nous avons séparé les exemples d'une production photographique amateur sur le paysage (celle du Concours "Mon paysage, Nos paysages) et d'une production professionnelle ou artistique (celle de la DATAR), le moment est peut-être venu de les réunir. Si la seconde dit plus que la première, toutes deux mettent en évidence des thèmes très semblables : appropriation et conquête du territoire par l'être humain, agissements de notre société sur le paysage mais aussi, en retour, influences des paysages sur la société, jouissance individuelle du paysage, du fait de sa capacité à cristalliser des instants de notre vie.

La relation avec le paysage qu'elle soit celle du passant qui le grave dans sa mémoire, celle de ce couple qui le photographie, à l'aide de l'appareil jetable fourni si obligeamment par la station-service, pour le faire entrer dans son album des vacances, ou celle du photographe dont c'est le travail, s'appuie sur un ensemble complexe, mais commun à tous, de sentiments et d'affects.

Le paysage est un élément dominant de notre relation au monde, et le scruter participe de la compréhension de notre monde mais aussi de nous-mêmes...: "Car, après tout, sans ce pari ou cette certitude, le paysage devient un divertissement et l'on se demande pour quelles raisons il peut concerner un homme au plus profond de lui-même, alors qu'il y a tant d'autres tâches urgentes à soutenir, tant d'oeuvres à mener à bien. Il faudrait donc que la quête de soi passe nécessairement par la reconnaissance d'un certain paysage."

 

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- Cahier 2: John Davies-Michel Kempf : Autoroute A26 Calais-Reims

- Cahier 3 : Philippe Lesage : Chantier du lieu fixe Transmanche : terminal

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